dimanche, novembre 01, 2009

Problème Technique?

Plusieurs d'entre vous m'ont confié avoir de la difficulté à lire les récents articles, mystérieusement publiés «en lettres bleutées sur fond brun». Je vous rassure, je ne suis pas daltonien et ce n'était pas une louche décision esthétique de ma part. Je n'avais pas été témoin de ce problème et croyais que tout était lisible, en noir sur fond pâle. Il est possible qu'il y ait une incompatibilité entre Blogger et certains fureteurs.

Comme je souhaitais résoudre rapidement cet imbroglio technologique, j'ai opté temporairement pour un nouveau look qui se corrigera progressivement au cours de l'automne. Sobre, il cède la place aux textes et facilitera j'en suis persuadé votre lecture. Dites-moi ce que vous en pensez.



Technical Difficulties?

Some of you wrote about having some difficulties when reading my latest posts. It seems some of my texts were published with light blue fonts over a brown background... Not the easiest read! Must be an incompatibility between Blogger and some browsers. Anyhow, I've chosen to test a new look for the next couple of weeks. Hope y'all like it!

jeudi, octobre 29, 2009

Raôul Duguay, 1969.

Panorama sur la musique Underground Québécoise -
Quelques Conclusions


Je ne suis pas particulièrement friand des listes, des Top 10. Depuis 1999, avouez que nous avons été inondés d'essais similaires dans la plupart des magazines musicaux, chacun tentant de définir voire réécrire l'évolution des courants artistiques du dernier siècle. Qu'on ne critique pas alors les récentes et effervescentes récupérations des genres par de jeunes talents, on nous a gavé à la nostalgie depuis une décennie! On les craint comme on les dévore ces listes; on apréhende ses conclusions en se préparant à les discréditer. Qui est au numéro 1? Ils ont osé omettre tel disque, impardonnable! Ils ont inclu un titre méconnu en espérant m'impressionner, navrant! On a tous eu ces moments. Comme si un mode d'expression aussi sensible devait se quantifier entre nos deux oreilles... Après tout, avec ces listes à la manière de ce premier panorama de l'underground, on sait d'avance qu'elles ne seront jamais définitives... enfin, tant qu'on n'y aura préalablement mis son propre grain de sel. ; )

Quelques mesures d'une performance d'Halloween 1969 (Manifeste de l'Infonie ).

En guise de conclusion notre exercice, j'ai longuement considéré d'analyser le premier disque de L'infonie, Volume 3 (aka André Perry présente... ; Polydor 542.507; 1969). Qui ne serait pas d'accord avec cet ajout? Bon, je vous l'accorde, le groupe a eu dès le départ sa franche part médiatique. Dès leurs premières performances à Terre des Homme en 1967, ils avaient déjà tout l'attirail pour vous faire freaker et vous enchanter. Pour un groupe d'une trentetroizaine d'artistes multidisciplinaires, leur démarche orchestrale était résolument contemporaine, leurs costumes saillants, leurs cheveux longs et leur ivresse poétique des plus contagieuses.



Raôul Duguay (chant, trompette) résuma efficacement leurs aspirations:
créer un monde parallèle à celui de la culture commerciale (...) plonger dans l'universalité des formes d'expression, les fusionner et les revitaliser dans un happening de folie créatrice. Et comme toutt est dans toutt, on sent que c'est sous leur impulsion que l'underground put émerger, rejoindre et être absorbé par la culture populaire. Freak-out cacophonique, exotica débridée, poésie phonétique, groove électronique (J'ai perdu 15 cents dans le nez froid d'un ange bronzé ), touchants et cabotins passages orchestraux (sublime reprise de She's Leaving Home des Beatles), bossa nova «corrigée» (Desafinado ) ainsi qu'un improbable et incroyable tube (Viens danser le Ok Là, aussi un simple chez Polydor ): pour le fun, pour emmerder les straights et pour aller au bouttt de touttt.



Malgré ces preuves éloquentes de leur talent sur disque, c'est sur scène que l'expérience totale proposée par le groupe trouve sa manifestation la plus complète. Lorsque j'ai eu la chance d'assister à la performance de Walter Boudreault, Raôul Duguay, Guy Thouin (aussi un ex-Quatuor de Jazz Libre) et compagnie en février dernier, j'ai vite compris ce qui catalysait les performances de l'Infonie: la synergie qui habitait autant les performeurs que leur public, le plus souvent impliqué activement dans la performance comme telle, était au boutt du boutt. Sans vouloir mystifier l'affaire, je n'avais jamais ressentie une telle vibration. C'était crissement palpable! Devant le charisme des Infonistes, on a inévitablement envie de participer à la folie collective qu'ils plebiscitent, tout souriant. La prose phonétique et jovialiste de Duguay aide à transcender la poésie, même chez les esprits les plus rangés. On a envie de se faire aller le gorgotton comme lui. Entre rigueur et improvisations, une forte impression de bonheur découle de ce happening sonore imprévisible. Pourtant sceptique, votre auteur avait même perçu une dimension thérapeutique suite à leur performance de Volume 33. Hypocondriaques face à la nuée pandémique, prenez-note! Confortablement niché, L'Infonie rallie et secoue encore aujourd'hui les puristes des genres, de l'amateur de musique concrète au rockeur moribond.





Afin de parfaire vos connaissances Infôniqaques, je vous invite à lire l'excellente bio que propose le site Québec Info Musique ou à retracer le manifeste du groupe, aujourd'hui retitré Le boutt de toutt (toujours disponible). Notez aussi que le label Mucho Gusto a pris grands soin de rééditer Volume 3 & Volume 333 avec quelques titres inédits. Indispensables.

Un album essentiel... mais on ne pouvait s'arrêter à ce seul titre pour conclure notre exercice. Ainsi, au gré de nos écoutes répétées, plusieurs artistes furent inévitablement écartés de ce premier panorama. Cerner 10 albums sur une quarantaine d'années de productions underground, vous en conviendrez, n'était déjà pas chose facile; nous avons du prioriser certains titres. Il n'est pas exclu qu'ils soient ultérieurement analysés sur ce blog. Parmi les albums les plus pertinents, retenons:


Ouba, Reels Psychadéliques I & II (1968): Ces jams de la série Freak-Out Total initiée par Tony Roman méritaient d'être considérés. Audiblement le résultat de séances tardives et enfumées, ces rares productions étaient inévitablement vouées à être sans lendemain. Roman n'allouerait que très peu de promotion pour ces séances avant-gardistes, mais force est d'admettre qu'elles sont intrinsèques à la personnalité du jeune réalisateur, tiraillé entre la pop commerciale et la quête d'un son moderne pour un Québec en ébulition. Toutefois, après une écoute difficile et parfois lassante, l'auditeur averti concluera comme nous que leur impact demeure négligeable. Un collectionneur complétiste pourrait devenir un mélomane légèrement déçu... Mais, même si j'en saisi toute l'ironie, qu'est-ce que je les recherche ceux-là! Ajoutez à cela les plus fignolés Maledictus Sound / Expérience 9 et vous gagnez le gros lot! C'est d'même avec Tony...

Boule de Son - Just'en passant (1975): Production minimale, diffusion quasi inexistante pour ce charmant groupe de folk rural aux légers accents rock. Le genre de trésor qui ne quitterait pas le rang où il fut enregistré, produit et emballé dans une pochette générique. Seul leur batteur referait surface dans le non-moins méconnu groupe progressif Opus 5. Une belle rareté (l'album vous coutera 300$ et plus) définitivement dans les cordes de votre auteur, mais rien de vraiment fracassant. Faites-vous une idée de l'album ici.

Aut'Chose - Prends une chance avec moé; Une nuit comme une autre; Le cauchemard américain (1974-1976): Un flot déferlant de riff hardrock et la personnalité scénique hyperbolée de Lucien Francoeur imagent déjà à eux seuls l'essence du rock Québécois. Offenbach avait déjà sa niche que Aut'Chose arrivait avec plus de couilles, plus de poils, un claviériste débridé et une prose morrisonesque électrifiée. Leur retentissement fut immédiat, mais leur aura s'est progressivement obscurci après 1977, obnubilé par les extravagences discutables de Francoeur et par et une réédition de leur catalogue complet qui se fait toujours, et toujours attendre... Pas underground, mais trop peu souvent cités!



Les Sinners - Vox Populi (1968): Je considérais cet album comme underground dans la courte et florissante carrière d'un groupe prêt à se métamorphoser partiellement en Révolution Française. L'arrivée d'Arthur Cossette coincidait avec le groupe qui affichait une approche parmi les plus cutting-edge à l'époque, proche des Who sur Sell Out. Étrangement, l'album semble être perçu comme trop moderne, déglingué et touffu pour la jeunesse; elle court toujours les happenings du groupe, mais les ventes de Vox Populi déçoivent. Une version anglophone fut développée pour en améliorer la diffusion au sud du pays, mais suite au départ de François Guy, elle accumulerait la poussière jusqu'en... 1992. Malgré la participation en chansons et celle de deux membres au film de l'ONF Kid Sentiment en 1967, aucun simple ne réussit à se démarquer. Une véritable perte, cette production moderne de Pierre Nolès avait tant à offrir. Je vous l'accorde, le groupe était archi-connu, mais cet album-là est passé dans le beurre il y a 41 ans...




Les Champignons - Première Capsule (1972): Un groupe prog-psychédélique qui ne vendrait son album autoproduit qu'à ses rares specacles... voilà bien un projet hippie qui s'annonçait underground dès le départ. On a bien droit à quelques moments lysergiques, mais dans le genre, je leur ai toujours préféré le groupe Sloche et comme on trempe déjà dans les moeurs progressives du Québec des années 70, ce n'est pas tout à fait underground. Rare, certainement, mais loin d'être essentiel.

Moonstone - Moonstone (1972): Un projet anglophone sur étiquette Kot'ai (Infonie), incluant Tony Roman à la console sur quelques titres. Leur acid-folk nordique se démarque de celui de la scène alors florissante au Québec, plus près de celui de ses compères US (Alzo, Jan & Lorraine) ou UK (Comus, Trader Horne). Ils jouaient loussement -peut-être trop pour certains- et semblaient posséder ce je-ne-sais-quoi dans leurs chants qui aurait dû leur permettre de percer, du moins sur la scène montréalaise. Serait-ce le simple écart linguistique ou la pauvre diffusion qui nous aurait fait jusqu'à ce jour négliger cet album?




Trop Féross - Résürrection (1986): Le groupe Satan Jokers (France) crachait déjà son métal hurlant en français depuis le début des années 80, mais ces Québécois se démarquaient par la présence vampirique de sa fascinante et blonde chanteuse. Pour l'analyse complète, je cèderai la place aux fins connaisseurs de métal qui voudront bien se prêter au jeu. J'ignore s'il existe une réédition, mais entre temps, faites-vous une idée de l'album en le téléchargeant sur le blog Cosmic Hearse. Heavy, très... et bon!

Brégent - Poussière des regrets (1972): Je suis persuadé qu'il devait y figurer, mais comme je ne l'ai jamais entendu, j'ai dû passer... Quelqu'un en a un exemplaire à me vendre ou à partager (mp3)? Écrivez-nous.



Franck Dervieux - Dimension M (1972): Tout comme pour The Medium (1968), cet album mérite d'être cité pour avoir initié les mouvances progressives du rock Québécois. N'étant pas un spécialiste du genre, j'ai parfois du mal à bien cerner les influences que Dervieux absorbe pour réaliser son chant du cygne. Toutefois, je ne peux que m'incliner devant ces ténébreux titres instrumentaux menés d'une main de maître par Dervieux (claviers) et le groupe Contraction. Avant-gardistes et hautement influents, ils montraient alors à tant de groupes naissants la voie à suivre. La mort précipitée de Dervieux quelques semaines après le lancement de l'album en scellerait justement le destin, mais la vague qu'il avait généré était déjà déferlante. Underground, oui et non.

Péloquin Sauvageau: - Laissez-nous vous embrasser là où vous avez mal (1972): Je vous l'ai écrit, je n'aime pas les Top 10, trop souvent réducteurs et prévisibles. Pour m'en démarquer, je vous avouerai avoir intentionnellement écarté quelques titres trop évidents. Péloquin-Sauvageau étaient du lot. Je suis vendu à cet album, Monsieur l'Indien me secoue toujours autant et demeure un classique hors-norme. Que voulez-vous, nous avions votre bonheur à coeur et cherchions à vous proposer quelques surprises...

Normand Gélinas -
Le chat de l'Arc-en-ciel (1971): Une révélation lysergique inspire à Gélinas un conte psychédélique à la structure des plus slaques. Un projet marginal comme on les aime. Denis Pantis prit sa jeune star en pitié et lui occtroya un pressage limité de 500 copies le temps qu'il le sorte de sa tête. Rapidement enregistré puis oublié, ce conte trouva néanmoins écho chez son auteur qui, encore aujourd'hui, rédige des histoires pour les tout-petits.


Comment? Pas de précurseurs du new wave, du funk, du punk, du métal ou du hip-hop?!! Dites-vous que c'est ici que vous intervenez: proposez-nous un album que vous jugez underground et qui mérite d'être publié en annexe à ce panorama. Je sais que vous en avez déjà un en tête alors n'hésitez pas à justifier votre choix en quelques phrases. Vous l'aurez probalement remarqué, nous n'avons pu survoler une période de la scène Québécoise parmi ses plus fastes, 1972-1981. Vous saurez où creuser...

J'en profite pour remercier chaudement mon ami Mathieu Arsenault du blog Doktorak Go! qui a su combler les décennies plus récentes. Ses textes témoignaient d'une singulière, intense et passionnante analyse musicale. Son blog propose une farandole de miscellanées hyper-recherchées et ô-combien d'actualité: à lire!

mardi, septembre 29, 2009

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présentent un survol de la musique underground québécoise en 10 albums.



Menace Ruine - The die is cast (Alien8Recordings ; 2009)


Plusieurs auront peut-être été étonnés que notre survol de la musique underground québécoise ne comporte aucun album métal. Nous nous sommes nous-mêmes retrouvés un peu prisonniers de la subjectivité de notre sélection et on s'est trouvés un peu poches de ne pas avoir su faire une place à un genre qui a sans aucune hésitation eu son importance ici depuis 30 ans. On n'a qu'à penser à Voivod, dont le croisement entre speed, trash métal et métal progressif a eu une influence certaine sur Metallica, ce qui pour cette même raison les exclut d'office d'une liste comme la nôtre qui cherche à retrouver des albums oubliés. On aurait pu penser aussi à B.A.R.F., un des groupes les plus importants avec Grim Skunk et Groovy Aardvark pour la fondation au début des année 90 de la "scène locale" qui deviendrait quelques années plus tard le terreau le plus fertile en musique rock et urbaine. Mais B.A.R.F., ce n'était pas encore ça.
C'est en cherchant un peu que nous sommes tombés sur un groupe de Montréal qui, bien qu'il ait reçu dernièrement l'honneur d'un article dans la prestigieuse revue britannique
The Wire (mars 2009), mérite amplement à ce moment-ci et à plus d'un égard sa place dans ce survol de l'underground.

Paru en 2008, The Die is Cast de Menace Ruine est un des meilleurs représentants québécois du courant
black métal ambiant, une sorte de version sourde et équarrie de tout ce que le métal pouvait avoir d'acéré sans pourtant perdre l'ambiance sombre, dépressive et torturée qui l'accompagne depuis ses tout débuts. Cette musique fait l'effet d'un métal fantômatique, d'une scène vide que les guitares et la batterie auraient désertés pour ne laisser que la réverbération de leur son sur les murs. On se trouve donc ici devant une sorte de musique acousmatique savante qui aurait jalousement préservé sa passion adolescente pour le sublime grégaire propre au métal.

Résolument plus à sa place dans une galerie d'art que dans un amphithéâtre bondé de métalleux, Menace Ruine s'éloigne pour cette raison de l'underground et boucle en quelque sorte la boucle de notre survol. On pourrait difficilement inscrire dans cette filiation chambranlante qu'est l'undeground, il est plus à l'aise du côté de cette scène résolument plus institutionnalisée que représente Alien8 Recordings, qui publie des stars internationales du noise et de l'expérimental pop comme Merzbau, les George Leningrad, Acid Mothers Temple. Mais c'est aussi pour cette raison que The Die is Cast est intéressant ici. Il marque la fin de notre parcours précisément parce qu'il construit une machine à intégrer les éléments de l'underground pour en faire un objet institutionnel. Autant le cérémoniel métal que la préciosité gothique trouvent ici leur chemin vers les galeries d'art d'une manière qui n'a plus rien de kitsch ou de parodique. Ce son s'adresse à ces jeunes professionnels chic de trente ans et plus qui ont définitivement rangé leurs t-shirts de
Celtic Frost ou leurs capes de vampire sans pour autant renier cette époque de leur jeunesse. La mélodie elle-même possède quelque chose de résolument mélancolique. Elle semble provenir de très loin, de derrière ce mur de textures distorsionnées qui n'est pas sans rappeler la synthèse surchargée de textures des Biberons bâtis.


Mais la richesse de cette mélancolie justifie-t-elle pour autant une place dans notre survol de l'underground québécois? N'est-elle que son chant du cygne? Lorsqu'on tend l'oreille, elle semble pourtant dire un peu plus. Car on trouve aussi dans cette mélancolie un semblant de nostalgie pour la solennité religieuse, pour le sublime chrétien. Car il y a bien du sublime chez Menace Ruine, mais c'est un sublime plus historiquement dense que celui de Godspeed You! Black Emperor par exemple, qui en son temps apparaissait être tout entier tourné vers une forme lyrique pure et sans contenu. Ainsi, alors que Godspeed You! était un projet pratiquement sans parole, le chant de Menace Ruine possède des accents nettement choraux qui puisent dans le patrimoine religieux occidental. Il n'est peut-être pas anodin à ce titre que le groupe émerge à une époque où, autant par le débat sur les accomodements raisonnables que par celui sur le cours d'éthique et culture religieuse, le questionnement sur le patrimoine religieux est à son paroxysme et où, pourrait-on supposer, le refoulement du catholicisme se fait sentir avec le plus d'insistance. Le nom même de Menace Ruine pourrait évoquer ce refoulement et l'inquiétante étrangeté de ce qui persiste malgré sa déchéance, de ce qui se maintient debout malgré son écroulement. Si nous vivons bien dans les limbes de notre propre histoire, Menace Ruine est la trame sonore de notre errance identitaire.


Et une dernière chose: quand le gros Boris m'intimidait quand il chantait du death metal dans les douches de la polyvalente Paul-Hubert de Rimouski en 1993, j'aurais ri dans la face du visiteur du futur qui m'aurait annoncé qu'un jour le metal aurait son pendant artistique raffiné. Et si on m'avait dit au secondaire que ce mouvement du métal artistique, qui est mondial, s'appellerait aussi "Doom Metal", j'aurais dit "comme le jeu d'ordinateur?"; si on m'avait dit que ça s'appelerait aussi "Drone Metal", j'aurais pensé à "droïde comme dans la guerre des étoiles", parce que j'étais vraiment nerd dans ce temps-là.



On peut écouter The Die is Cast de Menace Ruine à partir de leur Myspace, mais encore mieux, Alien8 Recordings offre le téléchargement payant de l'album. Pas de fournisseurs, ça va direct dans leurs poches!


Auteur et critique littéraire, Mathieu Arsenault s'occupe du blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Il y tient des réflexions sur les phénomène culturels actuels comme le design, les jeux vidéo, la cyberculture et sur la manière dont ils peuvent être pensés à travers la culture littéraire.


mercredi, septembre 23, 2009

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présentent un survol de la musique underground québécoise en 10 albums.



Khan Gourou - Il est venu le temps des claques sa yeule
(indépendant; 1999)


Jamais un projet musical n'aura été aussi vindicatif et aussi consciemment contre-culturel. Le projet de Khan Gourou est ni plus ni moins d'invectiver, de dénoncer et de discréditer dans son entièreté l'industrie culturelle québécoise, à commencer par la musique elle-même.

Du point de vue musical, ce projet de destruction de l'industrie culturelle musicale est sans compromis. Il s'ancre musicalement dans le terreau irrécupérable ici de la musique techno, le hardcore le plus brut. Il ne s'agit pas ici d'une posture ironique sensée ridiculiser le showbusiness pour mieux l'investir, comme l'a fait par exemple Numéro# avec son premier album. Le hardcore de Khan Gourou est à la limite du supportable. Le rythme dépasse souvent les 220 bpm, une limite où la musique n'est plus dansable. Mais ce rythme exagérément speedé permet au phrasé de DJ Mutante de se libérer de toute contrainte de rythme et de versification propre à la chanson ou au rap. Complètement libre, ce phrasé s'ouvre à une prose pamphlétaire qui trouve son efficacité dans la rhétorique plus que dans le rythme et fait basculer par là la musique pop dans un espace où tout peut être remis en question. Et DJ Mutante, en même temps qu'il découvre cette puissance d'invectiver, accomplit aussi la logique du pamphlet, la pousse jusqu'à sa limite. Le discours assassin de Khan Gourou apparaît avec une nouveauté fulgurante dans le champ de la musique qu'il investit. Mais l'argumentaire violent qu'il adresse à la culture québécoise, il le tire (probablement inconsciemment mais néanmoins de la manière la plus évidente) de toute une filiation essayistique encore très peu connue qui inclut des figures marquantes de notre histoire littéraire du dix-neuvième et du début du vingtième siècle, comme Octave Crémazie, Arthur Buies et Jules Fournier. Cette tradition pessimiste et radicale opérait ce constat terrible concernant notre culture, qu'elle n'est peut-être pas viable hors d'un système institutionnel où s'exerce une mainmise d'autorités qui n'ont finalement rien à faire de la valeur esthétique des oeuvres produites.

Comme au dix-neuvième siècle et pour une bonne partie du vingtième, la littérature était déformée par la préséance de l'idéologie chrétienne ou nationale sur la qualité des oeuvres littéraire, Khan Gourou dénonce aujourd'hui la mainmise de l'idéologie patrimoniale sur les oeuvres musicales qui impose une histoire et un canon à la musique populaire récente indépendamment de sa valeur esthétique. Luc Plamondon est la première victime de cette critique radicale, dont le répertoire devient pour Khan Gourou l'exemple de l'imposture d'un système qui accorde après-coup une valeur esthétique arbitraire à une oeuvre qui ne doit son succès qu'au dopage par les fonds publics du succès commercial. Le roulement sur les radios commerciales légitimant supposément un engouement d'une majorité du public québécois, ce succès commercial devient alors la soi-disant confirmation que cette oeuvre parle au nom du public. C'est du thème de la "fierté" dont parlent "Il est venu le temps des claque s'a yeules" (la pièce-titre de l'album) et "Notre tonne de pourris", une fierté usurpée, pur effet sans fondement des manipulations cosmétiques du capitalisme culturel:

Je tiens à remercier mon gynécologue ainsi que mon chirurgien plastique d'avoir fait de moi une grande vedette qui peut passer toutes les semaines à salut bonjour et lire la météo. Je prépare un album solo et ça va sûrement passer à la radio, mon agent me l'a dit. [...] Et nous autres on a eu des subventions pour sortir des belles grosses chansons pour faire un album et mener notre carrière.
Ce projet de dénonciation radicale du showbusiness se double aussi d’une charge sans compromis contre la génération précédente du baby boom qui se décline le plus intensément dans « Un fucké en Alaska », une fable métaphorique construite autour d’un fétichiste scatophile qui remercie sarcastiquement ses parents de l’avoir humilié, battu et rendu fucké :

Tous les jours, je me lève, à tous les matins, je me rase tout le corps et je me dis : pourquoi je suis fucké de même? Bien je pense que je vais appeler mon père. Pis mon père il me dit de manger de la marde, ça fait que je mange de la marde au propre comme au figuré. Oui je suis bien fucké, je le sais.
Le texte improvisé est encore une fois rendu sur un fond de hardcore hyperviolent. Il faut cependant ajouter que malgré la nouveauté et la violence singulière de la posture de Khan Gourou, Il est venu le temps des claques s’a yeules se montre parfois inégal. Des pièces comme « Y faut que tu fumes du pot », « Power to the mongols » ou « Fuck le chien » sont incapables de trouver un moyen de dépasser cette posture radicale de l’aliénation culturelle et finissent par tourner en rond dans une sorte de lamentation désespérée. La profonde singularité de cette démarche artistique fait cependant de cet album une œuvre majeure de l’underground musical québécois. En alliant hardcore techno et une harangue hargneuse complètement libre, Khan Gourou installe sa critique radicale de la culture hors de la chanson dans un espace imprenable, imparable, irrécupérable dont ne peuvent que rêver ces autres grands critiques de la culture que sont et qu’ont été Mononc’Serge ou Plume Latraverse qui, faute d’avoir pu trouver une forme musicale radicalement marginale, finissent inévitablement dans l’ironie et le cynisme amusé. Le temps d'un album, même mal produit et même imparfaitement composé, Khan Gourou a défriché un espace critique qui reste encore aujourd'hui à occuper. Un espace dont nous avons présentement cruellement besoin.

N'ayant pas pu obtenir de copie de la pochette originale, je vous laisse donc avec une image de kangourou en train de boxer.

Auteur et critique littéraire, Mathieu Arsenault s'occupe du blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Il y tient des réflexions sur les phénomène culturels actuels comme le design, les jeux vidéo, la cyberculture et sur la manière dont ils peuvent être pensés à travers la culture littéraire.


vendredi, septembre 18, 2009

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présentent un survol de la musique underground québécoise en 10 albums.




Les Abdigradationnistes - Vierges mais expérimentées (1999; Indica)

Avant qu'il existe les hipsters qui sont tout chic et raffinés, il y avait ce qu'on appelait la "scène locale" avec du monde sale et mal habillés qui dansaient en se rentrant dedans sur du rock dérivé de punk ou de métal dans des trous comme le Café chaos (l'ancien) et le Jailhouse (pendant les Kabarets kerozène). C'était ben le fun, mais j'étais pas trop sûr au sujet de me faire rentrer dedans, musicalement ou physiquement. Et dans ce temps-là aussi, les soirées de poésie étaient vraiment plates et pleines de monde qui se cachaient derrière leur feuille pour déchiffrer des poèmes qui disaient qu'ils aimaient leur père et qu'ils avaient hâte à l'été pour faire des rénovations sur leur maison. Et puis les Abdigradationnistes sont apparus au milieu des années 90, dans les soirées de poésie d'abord, puis sur la scène locale. La formule détonnait : Pascal Angelo Fioramore récitait plus souvent qu'il chantait, soutenu par les accompagnements préenregistrés d'un petit clavier bon marché qu'opérait alors Pascal Desjardins. Se sont ajoutés ensuite des instruments tout aussi improbables: le violon de Warner Alexandre Roche et, durant un moment, le scratch de DJ DLT. La musique des Abdigradationnistes est

À sa place à la fois sur l'une et l'autre des scènes tout en demeurant partout résolument excentrique, Fioramore montait sur scène, tantôt habillé en robe de soirée, tantôt dans un ridicule complet bleu poudre, ses textes en main, qu'il savait pourtant par coeur mais qu'il brandissait pour faire comme les "poètes sérieux". Il dédiait alors chacune des pièces à un auteur classique ou à une figure incongrue, Rousseau, Nietzsche ou Cindy Lauper, son charisme étrange provoquant à chaque fois l'hilarité générale.

On pourrait les croire précurseurs de l'humour absurde des Denis Drolet ou de Jean-Thomas Jobin, mais il y a plus que l’humour chez les Abdigradationnistes. Ce qu'ils appellent eux-mêmes leurs "pitreries" plonge en fait dans l'histoire des cabarets d'avant-garde, et s'ancre dans cette attitude bohème qui remonte jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle. Mais les Abdigradationnistes ne sont pas tout à fait des représentants de cette bohème artistique actuelle, qui ne prend rien au sérieux, en premier lieu l'art d'aujourd'hui. Ils organisent plutôt une célébration de son histoire, puisqu'ils la mettent consciemment en scène, parodiant la figure du poète comme du grand artiste non pas comme elle se présente aujourd'hui, mais comme on se la représente historiquement. C'est peut-être de cette manière qu'on peut comprendre "Seigneur", qu'on retrouve sur leur premier album, Vierges mais expérimentées, qui parodie la posture romantique de l'artiste inspiré dans une espèce de rap déstructuré sur un fond scratché qu'accompagne la mélodie de la Soirée du hockey jouée au violon:

Toute l'intelligentsia qui pense que tout est là
J'en ai plein le cul des soirées perdues au fond d'un café ben bandé
à m'imaginer voir la vérité
moé la vérité je la connais par coeur
c'est celle du seigneur
celle de ton coeur
mais le seigneur me fait mal au coeur
parce que je le connais par coeur
être intelligent
c'est une chose pour les charlatans
ils se crossent et ils s'écartent en lisant Descartes
Moé moé moé mon cerveau je le garde pour bobino

En tant que performeurs, les Abdigradationnistes incarnent le paradoxe de toute histoire de l'avant-garde qui s'est construite en rejetant constamment toute institutionalisation et qui pour cette raison, construit une histoire excentrée d'elle-même où les figures marquantes constituent une filiation négative puisque chacune devrait logiquement nier la précédente. Paradoxalement, c'est peut-être en marge de la chronologie des mouvements esthétiques, dans la mise en scène musicale de cette histoire que les Abdigradationnistes arrivent peut-être à résoudre cette aporie, à travers une célébration de l'ethos de l'artiste moderne qui, lui, semble pouvoir se répéter sans avoir à nier sa forme précédente. C'est peut-être à cette célébration que nous convient les Abdigradationnistes, à une célébration des postures de la bohème littéraire européenne qui, à travers le groupe automatiste, a marqué ici profondément notre conception de la figure de l'artiste.

Même s'ils sont apparus à peu près cinquante ans après la parution du Refus global, il est inutile de préciser qu'ils ne furent pas du grattin des célébrations de cette parution. Mais ils auraient assurément dus en être tant leur musique se trouve en filiation directe avec la vision poétique de Claude Gauvreau : pousser l'exploration de l'écriture spontanée hors du champ du vocabulaire existant et atteindre par là l'écriture libératrice des pulsions de l'égo, qu'elles soient violentes ou sexuelles. Gauvreau aurait sans doute été ému par la charge pulsionnelle d'"Allons toi, regarde-nous":

Allons, toi, regarde-nous
qui sommes beaux devant la terre
oh oh les élastiques élans poétiques
frappe à ma porte et m'apporte des fausses notes
que devrais-je faire dans ce moment inspiratoire
de déboires à vroc à sic à roum tram et silicone de vie

ah ! le sucre jaillit et j'en ai plein le ventre de ce jus ambre
ambré ambro moi je crosse le taureau
toréador qui aime mon sort.

Gauvreau s'y retrouverait assurément: la chanson commence par la redécouverte libératrice de l'ego (regarde-nous qui sommes beaux devant la terre), qui enfle jusqu'à la pulsion langagière pure (de déboires à vroc à sic à ...) pour se terminer par cette image chère au surréalisme de l'existence comme tauromachie où eros et thanatos se lient dans une étreinte inextricable, destin tragique et inévitable de tout emportement de l'ego se heurtant au mur de la réalité. De la même manière, Gauvreau aurait certainement dans sa playlist de Ipod "J'en ai", célébration euphorique de la pulsion sexuelle. (Je n'en citerai rien, je vous laisse la surprise de l'écouter.)

Peut-on trouver un sens à cette célébration de la libération de l'imaginaire, du langage et de l'ego maintenant qu'elle semble s'être étendue à toute la culture jusqu'à pénétrer dans le marketing le plus banal et le plus insidieux? Un tel débat suppose toujours que la pertinence de telles postures repose sur leur caractère résolument nouveau à leur époque. Mais la nouveauté n'est pas en question ici, il faudrait plutôt trouver la pertinence dans la distance critique que ces postures peuvent nous donner sur notre époque. Par exemple, la célébration de l'imaginaire et de l'ego du Cirque du Soleil n'a que faire des délires langagiers et sexuels, comme la célébration apparente de la libération sexuelle dans la pornographie organise en fait sa normalisation à travers sa désubjectivation. Comme la célébration de Refus global enferre quant à elle son cri dans l'histoire de la révolution tranquille.

Les Abdigradationnistes ne seront jamais Jean Leloup ou les Colocs, ils n'ont pas défini leur époque, ni n'ont annoncé son renversement. Le son de leur formation, principalement à l'époque de Vierges mais expérimentées, les place cependant tout naturellement dans ce courant de l'underground: les claviers cheaps à la Normand Lamour leur donnent un son qui évoque immédiatement l'art brut que le violon (et le scratch dans une moindre mesure) réchappent cependant pour en faire autre chose qu'une parodie kitsch, redonnant assez de légitmité à l'emprunt pour que leur posture se tienne musicalement. Ainsi même jusque dans son son, "le plus vieux groupe encore dans la relève" comme me l'a déjà dit Warner Alexandre Roche, se maintient en marge de tous les milieux, rappelant à tous à quel point la posture underground est fragile, sa célébration difficile et sa critique, nécessaire.

Auteur et critique littéraire, Mathieu Arsenault s'occupe du blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Il y tient des réflexions sur les phénomène culturels actuels comme le design, les jeux vidéo, la cyberculture et sur la manière dont ils peuvent être pensés à travers la culture littéraire.


vendredi, septembre 11, 2009

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présenteront un survol de la musique underground québécoise en 10 albums.








Agapè – Le Troisième Seuil (1972; Agapè AG-2001)


Qu'est-ce qui fait qu'un album devient underground? Serait-ce son tirage initial réservé à une diffusion on ne peut plus locale? À moins qu'il ne s'agisse d'une autoproduction aux moyens techniques limités ou décidément en marge des courants reconnus de son époque? Et si c'était dû au style musical, le fait qu'il exploite une sous-tendance de la pop (grivois, novelty, religieux, etc.) ou fusionne des genres qui ne s'étaient jamais auparavant cottoyés? Le Troisième Seuil du groupe Agapè, c'est un peu tout ça. Pressé à environ 500-1000 copies voir moins, l'album est inévitablement demeuré méconnu depuis sa publication, mais ce n'est qu'un des aspects qui explique son statut underground. Oh... Je vous ai dit qu'il s'agissait de chants chrétiens?


André Dumont avec sa copie originale (février 2009)


Pour la petite histoire. En 1967, le jeune prêtre et auteur-compositeur André Dumont se voit confier le rôle de Directeur Artistique pour les Disques RM (Radio Marie), propriété des Pères Oblats du Sanctuaire du Cap-de-la-Madeleine. Pour ses premières réalisations, paralèllement à des productions strictement religieuses, il initierait la série Jérusalem qui proposerait des messes rythmés d'un nouveaux genre, animées par des jeunes talents folk-rock de la région de Québec (voir compilation Résurrection! Vol. 1). René Dupéré (B.O. du Cirque du Soleil) fut recruté et y composerait ses premiers titres pop-rock professionnels. Il n'hésiterait pas à suivre Dumont en 1970 lorsqu'il eut envie de pousser sa conception de la pop litturgique à son zénith. Autour de ce dernier, graviteraient bientôt des musiciens de RM, des religieux, de nouveaux talents (notamment Marc Lebel), une communauté d'artistes audio-visuels baptisée le Groupe d'Animation Pastorale (abrégé GAP). Inspiré de Vatican II, on entreprit de réaliser des animations dans les écoles avoisinantes lors des classes de pastorale en lâchant les bondieuseries dans le chant religieux (cit. A. Dumont). Profitant d'un accès privilégié aux studios RM, au moins trois albums furent enregistrés pour accompagner, en partie, des diaporamas spirituels créés pour l'occasion par les artistes du GAP. Il y avait ceux du groupe Des Gens comme vous et moi (éponyme), de Marc Lebel (Un de plus) & finalement de Agapè (Le Troisième Seuil). À mes oreilles, chacun participe au mythe de son homologue dans cette Sainte Trinité des pressages privés folk Québécois. Diamétralement opposés: Lebel sabre à grands coups de guitare son inventif protest-folk électrifié alors que Des gens comme... construisent de véritables perles pop-rock par moments à la westcoast circa 66 (Peu importe), ailleurs vaguement chrétienness avec quelques instrumentaux fort accrocheurs. Et pourtant, ils sont indiscociables, ne serait-ce que par la participation occasionnelle de musiciens similaires sur chaque album. Underground? Affirmatif. Lightshow pédagogique en prime!











Ce qui fait que Agapè est un projet si singulier, déjà dans son approche sonore que dans son propre sous-genre, c'est que le groupe a délibérément souhaité créer un album underground.... dans la lignée des Moody Blues (notes de production). Le feuillet remis lors des auditions est sans équivoque:


Underground Chrétien. Agapè, un disque peu commercial sans doute, parce que profond. Un disque où on a mis le paquet pour une qualité sonore supérieure. Fruit d'une collaboration de plusieurs mois entre des compositeurs, musiciens, interprètes, théologiens du jeune Québec. Agapè, une étiquette qui rejoint l'idée du «voyage» de la musique underground anglaise et américaine, au lieu de petits chants éparpillés [...]



Sur fond de mysticisme, l'album met en musique le parcours conceptuel d'un pèlerin à travers trois seuils d'éveil spirituel: la conscience de soi, la découverte de Dieu et enfin, l'Amour qui illimite... Agapè. C'est bien beau tout ça, mais comment ça sonne me demanderez-vous?


La rencontre de plus de 13 musiciens et chanteurs offre des métissages originaux et parfois délicieusement maladroits, tâtant à la fois du protest-folk, de monologues ésotériques, de marches pop-psychédéliques aux atmosphères gothiques à l'orgue (celui du Sanctuaire du Cap, imposant) et clavecin pimentées ça et là d'effets sonores modulés. Unique, dites-vous? Sous une nette tendance folk-rock, se vautrent des ambiances quasi progressives traduisant la complexité de ce pélerinage musical. Une kitchen sink production, comme on dit. L'ensemble des compositions demeure malgré tout accessible, bien que le thème principal déroutera nombre d'auditeurs à la première écoute. On y distinguera néanmoins deux perspectives qui atomisent la thématique, tant face à la foi qu'au dogme, où simultannément des textes critiques (la plupart de Marc Lebel, dont l'intense Vous êtes pas tannés de crever) cottoient des avenues définitivement plus mystiques (de l'Ouverture dramatique au psychédélisme de La fin des temps ou Le printemps des pauvres en passant par tous les voice over de André Dumont). Du coup, la jeune génération faisait enfin sortir le bon 'yeu des églises pour le mettre sur un stage... à grands coups de blasphèmes! Le clergé tolèrerait en retenant son souffle...



En 1972, une surprenante dichotomie s'observait chez deux groupes Québécois plutôt distincts, témoignant encore une fois de notre quête identitaire tumultueuse au tournant des années 60-70. Offenbach remplierait à nouveau les bancs d'églises en important le rock chanté en latin de Saint-Chrone-de-Néant à l'Oratoire Saint-Joseph alors qu'en dehors de la métropole, Agapè tentait inversement de se déraciner du dogme pour rocker et transcender l'évangile... Nos messes à gogo avaient décidément trouvé leur point de non-retour.





1) Lhomme moustachu qu'on aperçoit sur la page frontispice de l'insert n'est nul autre que Alain Dumont, frère de André, mais aussi guitariste du groupe psychédélique de Québec La 5e Dimension (Jeunair; 1966?; L'Évasion / L'Amour Revient ) ! Curieusement absent des notes, son rôle au sein du projet n'a pas encore été clairement défini.

2) Je tiens à remercier chaleureusement le Père Dumont pour son ouverture, son investissement personnel, sa dédicace pour mon exemplaire du Troisième Seuil (!) et ses truculentes anecdotes lors de nos récentes entrevues.


mercredi, septembre 09, 2009

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présenteront un survol de la musique underground québécoise en 10 albums.


Les Flokons Givrés -
Vedgis, Vedgis, Revedgis

(pressage privé; 2001)

Jusqu'où peut aller le punk dans la destruction? Le plus souvent, l'ironie sauve les punks de leur misanthropie ruineuse. Mais les Flokons givrés n'ont d'ironiques que le nom et Vedgis, Vegdis, Re-vedgis (2001, mais il s'agit je crois d'une compilation CD de pièces qui ont circulé sur cassette depuis la fin des années 80) offre plutôt le spectacle d'un lent enlisement dans un cynisme de plus en plus déstructurant. Pour bien esquisser le cheminement vers cette déstructuration, il faudrait remettre les pièces de l'album dans l'ordre de cette descente vers l'entropie qu'il propose. Cette descente commencerait par "Christ d'hostie de tabarnak", qui constitue une toune antisociale comme le punk en compte des milliers. On pourrait faire suivre par "La mentalité" dans laquelle on assiste à l'écrasante défaite de toute morale à travers la figure des skinheads par laquelle elle s'effondre. Blancs ou rouges, les skins dans cette chansons ne prennent pour prétexte les valeurs de l'ordre et de la justice que pour mieux se taper dessus. "L'escargot" représente quant à lui la seule tentative de chanson politisée des Flokons givrés, mais ce n'est que pour aboutir finalement au désengagement le plus amorphe, celui de l'escargot:

Ça va pas à l'école, un escargot
Ça cherche pas une job, un escargot
Ça vit au jour le jour, un escargot

Ça vit comme nous-autres [...]

Un escargot écoeuré par sa bave

Se cramponnait sur son unique pied

Les traces qu'il laissait, par derrière le faisait chier

Fa qui s'est laissé
Sécher

Toutes considérations sociales, politique et morales complètement liquidiées, la place est libre pour amorcer ce dérapage irréversible vers une destructuration qui n'a jamais connu aucun égal en musique québécoise et qu'on ne pourrait comparer qu'à ce brouillard confus vers lequel régresse la dernière lueur d'humanité dans les yeux des schizophrènes désinstiutionnalisés qu'on peut croiser au centre-ville de Montréal. "Barré des foufs" ne montre que la rage désorganisée de la marginalisation:

À c't'heure pus moyen d'tripper
À chaque fois que j'veux m'blaster

I sont là pour me faire chier

Christ d'ostie chus donc tanné
Barré des Foufs,
i m'font tout' chier
Barré des Foufs
Barré des Foufs, gang d'enculés
Barré des Foufs

"Mescaline" célèbre niaiseusement le plaisir de se péter la face au PCP à plus se rappeler comment on s'appelle, à quoi viennent répondre logiquement "Pus rien à boire" et "Vedge à l'os" où l'inactivité et la plus pure passivité prennent définitivement le dessus; Dernière tentative de communiquer quelque chose au monde, "Hymne au Seigneur" finit pourtant par n'être qu'un texte incompréhensible et paranoïaque. La pièce la plus troublante de l'album est assurément "Mon linge est sale":

Des fois mon linge est sale I' faudrait ben l'laver
Mais le savon est cher
Fa que faut j'reste crotté
Faudrait que j'trouve d'l'argent

Pour que mon linge soit plus blanc

T'en as un tas

Donne-moé d'la mesc

J'peux pus bouger

Donne-moé d'l'a biére.

Serait-il exagéré de terminer ce réarrangement de l'ordre des pièces de Vedgis, Vedgis, Revedgis par "Vide"? L'absence de texte sur cette pièce instrumentale laisse de ce point de vue songeur.

Ce récit d'une existence vie à la dérive peut nous paraître exagérément caricaturale, mais il constitue le miroir d'une portion insoupçonnée de la population, punks crusty, junkies du centre-ville, psychotiques et sans-abris laissés à eux-mêmes. Pour ceux-là, la cassette des Flocons givrés a peut-être pu constituer dans les années 90 la trame sonore de leur décadence. Pour cette raison, ce disque est sans aucun doute un des plus importants de notre discographie marginale: il parle au nom des véritables parias que notre filet social n'a pas sur retenir, au nom de ceux qui ne peuvent même plus s'aider eux-mêmes, au nom de ces cas désespérés qui vont entraîner avec eux tous ceux qui auraient été prêts à les aider et qui se laissent aller en attendant leur fin.

Peter Boucher, le batteur des Flokons givrés, avait quitté Montréal pour Matane il y a quelques années pour fuir sa propre existence. Il s'est suicidé le 9 mars 2005. Il avait 40 ans.

Heureusement, il existe un myspace des Flokons givrés qui permet à tout le monde de se faire une idée de leur musique. Musicalement parlant, "Barré des foufs" (finalement, une reprise de Banned from the Pubs de Peter and the Test Tube Babies) est assurément la plus réussie.

Auteur et critique littéraire, Mathieu Arsenault s'occupe du blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Il y tient des réflexions sur les phénomène culturels actuels comme le design, les jeux vidéo, la cyberculture et sur la manière dont ils peuvent être pensés à travers la culture littéraire.

samedi, septembre 05, 2009


Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présenteront un survol de la musique underground québécoise en 10 albums, publiés simultanément sur ces deux blogs.

Melchior Alias – Melchior Alias... (1968; Capitol 70024)


J'ai hésité avant d'inclure l'unique album de Melchior Alias à cette liste. Le disque est certe rare, méconnu et demeure non-réédité officiellement depuis sa parution originale, mais il m'apparaissait plus pop que la moyenne des autres albums cités ici et pas nécessairement difficile d'approche. Ma définition d'underground s'est néanmoins assouplie pour souligner d'autres aspects qui participent à la marginalisation de certains albums, notamment le sabotage délibéré. Puisqu'il demeure réclu derrière son mystérieux pseudonyme, spéculons sur les véritables intentions de Melchior...



Par les structures rythmiques complexes et le pauvre investissement au niveau de l'interprétation vocale, on retiendra que Melchior était probablement avant tout... un guitariste. Un multi-instrumentaliste catapulté à l'avant-scène d'un groupe déjà composé de la crème des musiciens de studio de la fin des années 60: Robert Goulet (guitare), Denis Lepage (orgue), Andy Shorter (batterie) & Serge Blouin (basse). Un trip de musiciens chevronés, avant toute chose... Peut-être était-il lui même déjà sessionman? Melchior Alias manquait-il de confiance en soi ou était-il simplement timide pour ne pas s'investir plus sérieusement dans ses propres compositions? Allez savoir... Capitol devait malgré tout espérer plus de titres au potentiel commercial pour les avoir ainsi réuni et publié dans sa série 70000 (jeunes talents francophones), en édition gatefold svp, aux côtés d'autres prospects tels Les Alexandrins, Les Cailloux, Les Atomes ou même Pierre Lalonde. Le label misa ultimement sur deux extraits en 45 tours (sur PAX notamment si je ne m'abuse), des simples publiés dans l'indifférence la plus totale. Le presque anonymat de l'auteur-compositeur manqua de piquer la curiosité du public; l'aspect brouillon des textes jumelé à la fanfaronade des chants intensifia la ghettoisation du disque dès sa sortie.


Pourtant, si ludiques soient-ils, les thèmes abordés témoignent d'une contemporéanité (oui, oui... encore) salvatrice pour le Québec de 1968. Loin de se prendre pour un poète, Melchior dit les choses comme elles sont, si banales soient-elles à la première écoute. Chu m'nu en métro automatique en bave pour les possibilités qu'offre le transport en commun et les soirées au Rex (club de Montréal). Camping, sur une rythmique originale et délicieusement syncopée, explore les déboires d'une bande de Québécois dans un univers digne du Noël des Campeurs. Itinéraire 9, sur des ritournelles surrésalistes, pourrait bien être le premier titre Dub produit par des blancs-becs d'ici. Charlebois ne pouvait pas porter toute notre modernité sur ses épaules... Les inepties qu'affectionnent le chanteur culminent dans Une nouvelle façon de parler où sur une mélodie accrocheuse, on ouvre l'almanach du peuple pour discuter des prévisions météorologiques. On se désole du manque de profondeur, mais ironiquement, pourrait-on rêver d'un thème plus pop pour les oreilles Québécoises?



Melchior prend des risques dans ses performances plus intimistes, son registre limité n'atteignant pas toujours la juste note malgré des arrangements étoffés. Le tout souligne l'urgence des enregistrements et l'ambiance enfummée qui pouvait y régner (voir le prologue de Aquarium ou Non, rien de mieux), des conditions parfaites pour produire des compositions qui resteraient solidement ancrées dans leur époque. Les audiophiles consciencieux y trouveront malgré tout leur compte, mais même aujourd'hui, rares sont ceux qui apprécient sincèrement la prose lousse du chanteur. Un obscure projet donc qui semble toujours destiné à demeurer dans l'ombre des meilleurs albums folk-rock déjantés de la fin des années 60. Et comme il y a consensus à son sujet, j'adore scrupuleusement depuis me positionner à l'opposé du bon goût et clamer qu'il participe néanmoins à la réinvention du son Québécois, devançant de quelques longueurs l'ecclectisme du rock progressif qui animerait bientôt la scène locale. Eille... un fantaisiste qui s'électrifie entre deux joints, ça mérite sûrement une seconde lecture aujourd'hui vous trouvez pas? La bouquane a ben eu le temps de se dissiper. Respect l'Alias!




Téléchargez l'album complet / Download the complete album:

Melchior Alias - Melchior Alias... (1968; Capitol 70024)

jeudi, septembre 03, 2009


Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présenteront un survol de la musique underground québécoise en 10 albums, publiés simultanément sur ces deux blogs.


Kaméléon - Kaméléon
(1981; Pro-Culture PPC 6010)

Kaméléon ne constitue pas le premier album québécois faisant un usage extensif du
synthétiseur analogue amalgamé à une rythmique disco-glam. Considérant qu'il est sorti en 1982, soit la même année que Pied de poule de Marc Drouin et les Échalottes, il n'est pas non plus le plus important. Mais alors que utilisait la musique électronique d'une manière lyrique, cherchant un contrepoint musical à des textes racontant l'aliénation de la jeunesse dans la cruauté et la froideur des grandes villes, Pied de pouleKaméléon fait de la musique électronique son sujet, annonçant une révolution dans une sorte d'euphorie futuriste qui proclame la venue d'un nouveau mode de sensibilité proprement machinique. À ce titre, la filiation la plus évidente de Kaméléon est à chercher du côté de Jean-Jacques Perrey en France, Kraftwerk en Allemagne et Yellow Magic Orchestra au Japon, qui tous ont proclamé à leur manière l'avènement du post-humain par l'entremise d'une connexion homme-machine.



L'euphorie de cette révolution futuriste de l'électronique est cependant loin d'être utopique dans
Kaméléon, elle est véritablement prise au sérieux, arpentée dans tous ses aspects. Cet album constitue pour cela un cas très rare de réflexion par la chanson où la musique autant que les textes se répondent, se lient et se confrontent dans une sorte de combat où les tensions entre passion et doute profond sont mises en évidence. La texture des paroles est elle-même littéralement inouïe, mélange hétéroclite de fragment de science-fiction, de poésie surréaliste spontanée et d'un imaginaire populaire joual qui détonne mais trouve étonnamment sa place et semble poser cette question: comment la singularité de l'expérience humaine, nationale, subjective, peut-elle résister de l'intérieur aux pressions euphoriques de la déterritorialisation par la machine? Les paroles de "Microcosme" sont exemplaires de la mise en scène des tensions présentes dans l'euphorie du devenir-machine entre l'abandon physique et la sourde angoisse de ne pas savoir où tout cela va nous mener:

venez donc jouer
bougez donc la peau
arrachez vos vêtements
déchirez vos tympans […]

microcosme musique allergie érotique
on est tous sur la piste
pile-moi pas sur les pieds
c'est bien trop petit pour bouger comme on veut

on va finir par se faire écraser
comme les oiseaux dans ces beaux poulaillers.

Mais mais mais, si ce disque est aussi important, pourquoi Kaméléon a-t-il été si injustement oublié? Parce que la révolution de sensibilité électronique qu'il annonce et questionne n'a jamais eu lieu au Québec. Du moins pas sous cette forme. On verra plutôt quelques années plus tard le mauvais goût grossier de producteurs sans imagination remplacer les guitares par des Yamaha DX7 et insérer de timides orchestrations midi dans des structures de chanson résolument rétrogrades dont Un trou dans les nuages de Michel Rivard (1987) ou Menteur de Jean Leloup (1989) sont des exemples de cet échec lamentable qui conduira directement à leur discrédit dans les années 90. Seul peut-être El Mundo de Mitsou (1988) pourrait-il constituer un lointain représentant de ce courant mort dans l'oeuf. On y retrouve la même inventivité pop électronique, la même légèreté dansante, sans toutefois cette richesse curieuse qui fait de Kaméléon un album si fascinant.


Cependant, même si la révolution annoncée en 1982 par Kaméléon n'a pas eu lieu, ce n'est véritablement qu'aujourd'hui qu'on peut prendre la mesure de sa vision. Cette euphorie de l'homme-machine, on la retrouve aujourd'hui dans cette culture geek qui recycle, ressasse et célèbre la sensibilité non plus de l'électronique mais de l'information. Dans cette perspective, Kaméléon garde toute sa puissance d'évocation et son charme visionnaire. La structure mélodique des riffs répétitifs d'"Anachronisme", de "Rouge barbelé" et de "Génocide généthliaque" sauront toucher les amateurs de rétrogaming 8-Bit. Il faut aussi souligner l'étrange atmosphère à la fois cocasse et triomphante d'"Omnibus cactus", qui célèbre un fouillis langagier de mots se terminant en -us. Cette curiosité rappelle assurément cette passion insatiable et extravagante de la culture geek pour l'information excentrique et raffinée, et la spontanéité déconstruite de la juxtaposition de ces mots en -us répond quant à elle à cette sensibilité pour l'information inclassable et désordonnée à laquelle nous a habitué la structure de l'hypertexte.

Auteur et critique littéraire, Mathieu Arsenault s'occupe du blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Il y tient des réflexions sur les phénomène culturels actuels comme le design, les jeux vidéo, la cyberculture et sur la manière dont ils peuvent être pensés à travers la culture littéraire.



Téléchargez l'album complet / Download the complete album:

Kaméléon - Kaméléon (1981; Pro-Culture PPC 6010)

lundi, août 31, 2009


Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présenteront un survol de la musique underground québécoise en 10 albums, publiés simultanément sur ces deux blogs.


Erica Pomerance - You used to think
(1968; ESP 1099)

Certains contesteront cette inclusion à notre palmarès, mais le premier album d'Erica Pomerance mérite bien à mon avis sa place au panthéon des obscurités Québécoises. Sa modernité, la montréalaise irait ultimement la cuisiner au sud du sud bleu blanc rouge...


Aux États-Unis de 1968, les pôles de l'avant-garde artistique se magnétisaient entre la scène de New York et celle de San Francisco. Paralèllement, la scène Québecoise avait soif d'identité; elle s'américanisait progressivement depuis les débuts du rock n' roll puis du merseybeat, mais ne commencerait qu'à contemporéaniser son son qu'à cette époque. Les boîtes à chansons pouvaient enfin brûler et renaître en love-in. En quête d'un métissage sonore qui nous serait propre, Charlebois rapporterait de la côte ouest américaine les effluves psychédéliques du rock pour électrifier la Chanson alors que Pomerance déménagerait vers New York pour laisser libre cours à ses transes folk. Bien qu'ainsi elle ne participerait pas activement à l'émergence du son Québécois en province, elle importerait à Greenwich Village l'esprit des cabarets folk qu'elle animait dès 1965 à McGill. Remarquée plutôt rapidement par le fondateur des disques ESP (1963-1968), on lui offrit d'enregistrer ses compositions en compagnie de musiciens américains sur ce label avant-gardiste qui comptait déjà dans ses rangs The Fugs, The Holy Modal Rounders, William Burroughs, Sun Ra et toute une trollée de jazzmen joyeusement déglingués. Ses mélodies délibérément déconstruites et son timbre dissonnant sont déjà à des lieux de ce que Marie-Claire Séguin ou Lise Cousineau pourraient un jour espérer chanter. Le magazine Vogue l'avait même décrite à l'époque comme la Lotte Lenya du folk!


Sur au moins un titre, cette proche de Leonard Cohen (elle lui dédie un morceau) entâme quelques rimes clichées à nos oreilles contemporaines, mais tellement vibrantes avec cet accent adorable sur The Slipperry Morning.


Le petit matin glissa dans mon rêve.

Je voulais l'atteindre, en goûter le miel.

Et puis je m'éveille dans un monde tout confus

où le noir et le blanc se combatent sans but

L'orbitude de ma vie déjà est éteint

Les mouvements ne sont que des perles en filet

sur une chaîne trop faible que je veux pourtant casser

mais tout s'échappe, s'évanouit de ma main.


À mesure que l'ascension lysergique de Pomerance s'intensifie, les influences déjà touffues se fusionnent dans une prose colorée et dynamique. On passe du folk, aux racines du country et par delà les rythmes orientaux (avec flûte, sitar, bongos) sans pour autant divaguer. Une personnalité fortement bluesée émerge, nue, sans artifice. La chanteuse ne saurait démentir 40 ans plus tard que la seconde face de l'album fut enregistrée sous influence, son quotidien newyorkais rehaussé de hashish et de LSD ayant révélé de nouveaux horizons soniques. La chanson You used to think annonçait déjà en introduction à l'album:


Have a drink, have a puff.

Have a smoke, have a toke! Smoke (toke) dope; Toke (smoke) dope...

Mais peu importe les moyens utilisés pour aller à l'essence de ces mélodies. Bien entendu, sous acide, le psychonaute croit toucher à la Sagesse, mais de l'extérieur, c'est parfois un tout autre spectacle qui s'offre à nous. Et lorsqu'on affiche une telle liberté dans le chant, inévitablement l'un ne va pas sans l'autre.... Pour preuve, ses quelques écarts sur Burn Baby Burn ou Koanisphere. Captez donc promptement ces vibrations qu'elle transpire... Cette chanteuse-là, elle iradie! You dig?


Ce premier album fut réédité officiellement sur ESP Disk; leur site web offre la liste complète des collaborateurs. Je vous invite aussi à lire une excellente entrevue avec la chanteuse (devenue depuis réalisatrice) sur Blastitude.


samedi, août 15, 2009


Panorama sur l'Underground Québécois en 10 albums

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présenteront un survol de la musique underground québécoise en 10 albums, publiés simultanément sur ces deux blogs.


Oubliez ça, là, Beau Dommage pis Malajube pis Jean-Pierre Ferland, la musique la plus signifiante qui s'est faite au Québec se trouve dans l'underground. Pourquoi signifiante? Parce que nous sommes présentement dans un creux identitaire collectif. Nous ne savons plus qui nous sommes et pour cette raison la transmission de grandes oeuvres rassembleuses du canon culturel est devenue suspecte. Qui autour de vous se tappe encore spontanément une compile de Gilles Vigneault en dehors du temps de la Saint-Jean? Qui pense sincèrement que Coeur de pirate ou Pierre Lapointe traversera les époques? Même les Colocs... Je commence à trouver suspecte l'hagiographie sirupeuse de Dédé Fortin qu'on nous enfonce dans le fond de la gorge depuis quelques mois. Nous avons un besoin urgent en musique de prendre une distance critique, et il semble qu'on peut le faire en plongeant dans un ensemble d'oeuvres musicales dont la seule existence permettrait de prendre du recul par rapport à ce grand récit identitaire québécois qui ne fonctionne plus.


Pour nommer ce courant musical, nous avons choisi de reprendre l'appellation de « musique underground », et paradoxalement, nous sommes incapables d'en apporter une définition formelle, voir définitive.
Nous avons construit ce survol en 10 albums selon des critères intuitifs et, franchement, complètement subjectifs, mais le tout devrait néanmoins animer un débat passionnant. Il devait s'agir d'albums peu ou pas connus mais qui disaient quelque chose sur leur époque, sur la musique, sur la culture en général. On retrouve ces albums en marge des courants de leur époque, mais pas ailleurs cependant: ils les reprennent, les évoquent, les réorganisent ou les critiquent. Parce que la marge est un lieu d'expérimentation, de contact potentiel et de reconfiguration de tous les matériaux culturels disponibles, ils explorent les tensions et les paradoxes de leur époque. Ainsi, à titre d'exemple, Le Troisième Seuil de Agapè (1972) subit à la fois les influences du renouveau liturgique au Québec et de la musique psychédélique américaine; Kaméléon de Kaméléon (1982) cherche à penser les tensions identitaires internes à la révolution du post-humain en musique; Il est venu le temps des claques sa yeule de Khan Gourou (1999) essaie quant à lui de liquider dans un geste suicidaire une culture québécoise devenue stérile.


La musique underground n'est donc pas un genre, ni un courant, elle constitue plutôt un répertoire d'oeuvres négligées à leur époque pour toutes sortes de raisons mais dont nous avons besoin aujourd'hui pour cette même raison, car elles nous permettent de prendre du recul et de poser un regard critique sur les canons culturels majoritaires lorsque ceux-ci ne suffisent plus à nous comprendre nous-mêmes. Par sa situation résolument marginale, la musique underground constitue une sorte de simulacre paradoxal de notre époque, car en parlant de la leur, elles en disent infiniment plus sur la nôtre, rendant leur redécouverte plus importante que leur parution originale, et leur écoute aujourd'hui plus signifiante que le moment de leur enregistrement.


En sélectionnant ces albums-cultes selon nos préférences musicales, nous avons aussi choisi de miser sur le pop appeal d'un tel exercice; exit donc les disques jazz, électro-accoustiques ou d'orchestrations contemporaines qui, pourtant marginalisés dès leur création, se trouvent néanmoins inscrits dans des courants institutionnels qui leur donnent déjà une signification, déjà une histoire. Les prochains articles illustreront d'ailleurs les préférences musicales de chaque blogueurs (on remarquera la fascination de Sébastien de Patrimoine PQ pour la fin des années 60, et celle de Mathieu de Doctorak, Go! pour le pop électronique des années 80 et 90); joignez-vous au débat pour combler les failles ou les titres absents de cet exercice qui, je vous le rappelle, s'attaque à plus de 40 ans de musique underground.

Underground pour qui à part de ça? Ce qui décoiffera un auditeur hollandais ne choquera pas pour autant le mélomane québécois, et vice-versa. Comme pour le kitsch, à la limite du bon goût ou de l'erreur (horreur?) esthétique, ce qui est fascinant pour l'un peut paraître banal pour l'autre. Ce qui persiste par contre c'est le dépaysement, l'inconfort dans la difficile définition de ce qui s'offre à nos oreilles. Malgré des références culturelles évidentes, le disque underground décontenance en se positionnant autant à la croisée des styles qu'en marge de ceux-ci. Parfois, il choisira d'être résolument difficile d'écoute. Un artiste ne fait pas que de la musique pour plaire, vous savez... Pour une fois, faisons fi des étiquettes et revalorisons ces artistes mal aimés, méconnus, ignorés, mais pas oubliés.

Le premier album sera publié ce lundi 31 août.
Bonne écoute!


dimanche, août 02, 2009


Patrimoine PQ présente Les Filles d'Aujourd'hui

Notre seconde baladodiffusion mise cette fois sur l'émancipation de nos chanteuses populaires au tournant des années 60 & 70. Aux travers des rythmes soul ou d'un rock tonitruant, les jeunes et fragiles voix de la vague yé-yé passent aux choses sérieuses en y mettant tout la gomme. Il est bien révolu le temps de boîtes à gogo... mais cela ne devrait pas vous empêcher de vous trémousser sur les chansons dévergondées de Patsy Gallant, Anik de Luk, Guillotine ou bien Éloïse. La plupart de ces titres n'ont toujours pas été réédités ou compilés. Pour cette seconde édition, l'ami et collectionneur émérite Gaétan se joint à moi pour cet hommage aux Québécoises. Garçons et filles, bonne écoute!

Our second podcast, Les Filles d'Aujourd'hui (Today's girls), focus on post-yéyé female singers at the turn of the 60's & 70's. Mostly uncomped or unreissued singles from obscure names such as Anik de Luk, Nadya or Marie-Claude. You'll also hear some fairly known singers like Patsy Gallant pushing their boundaries and reinventing their image over some mad funk or blues rock numbers! Think outside "les boîtes à gogo"... With the help of friend and fellow collector Gaétan, we bring you the roots of Quebec's rock scene... with a feminine edge.



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Patrimoine PQ présente... Les Filles d'Aujourd'hui.

mercredi, juillet 29, 2009

Le Trio BAK (B. Blain, A. Fraser, K. Vallée; 1964)

Karo Vallée - Discographie Match & Vedette (1re partie)

J'adore Karo. Elle a ce je-ne-sais-quoi qui charme à tout coup, elle investit ses performances, mêmes les plus farfelues, ne pousse pas sa voix comme la plupart des starlettes, ne recours pas à un gimmick bon marché et produit des tubes parmi les plus accrocheurs de l'époque. Sous ses airs de garçon manqué se cache une auteure-compositeur qui ne manque pas de cran, aussi ludique que farouche. Découverte en pleine vague yéyé, voilà une artiste qui dès le départ se démarquait par ses positions; faisant fi de tout flafla, elle s'imposait délicatement en jouant de la guitare, en composant et signant tous ses titres. Une perle rare sur la scène Québécoise des années 60...


Karo (née Caroline Vallée) fait ses débuts artistiques au sein du Trio BAK de 1964 à 1966, aux côtés de Alan Fraser (plus tard de l'excellent duo folk Fraser & DeBolt) et de Brian Blain. Ces premiers pas chez les chansonniers expliqueraient en partie le fait que Vallée soit si près de ses compositions. C'est l'étiquette Match (filière des disques Météor) qui miserait en premier sur ce potentiel, celle-là même qui avait publié l'unique simple du Trio BAK. D'entrée de jeu, elle lui commanderait une série d'adaptations de succès du jour (Bang Bang, Un jour un jour, Ma casquette, Les boîtes à gogo) laissant peu de place à sa créativité (Il m'appelait Goguette). Ces titres seraient ensuite jumelés à ceux d'autres artistes (Les Aristos, Les Internes, Jean Berthiaume) sous forme de 45 tours "partagés" disponibles pour diverses promotions au supermarché. En échange de quelques coupons obtenus à l'achat de pain notamment, vous receviez en prime votre disque! Bon deal pour deux produits essentiels... La chanteuse (ou son label) fait preuve de tenacité jusqu'à l'obtention de son premier hit (Un garçon en mini-juppe, inspiré par le gimmick des Mersey's), son treizième simple en à peine 1 an.

La première reprise commandée à Karo fut Bang Bang en 1966, déjà un hit pour Nancy Sinatra et plus près de nous, Claire Lepage qui avec ce même titre remporterait le Méritas de la Découverte de l'année. D'un point de vue critique, il s'agit d'une curieuse décision que d'opter pour cette chanson, déjà plusieurs fois recyclée; toutefois, Match mise avant tout sur la production d'articles promotionnels, modestement et rapidement. La transition de chansonnière à chanteuse yéyé s'opérerait dans une performance plutôt rigide où Karo s'accroche à son texte en omettant d'y injecter l'intensité nécessaire. Elle se reprendrait deux simples plus tard sur Jimmy Attends-Moi, une délicieuse adaptation d'un hit mineur pour la française Laura Ulmer. Karo ouvre son coeur à son amoureux de campus sur ces quelques couplets-monologues, le suppliant de l'attendre, elle qui est plus jeune. Craquant.



Pour son sixième simple, Karo opta pour l'hymne pop commerciale par excellence de 1967 et revisita le Thème de l'Exposition Universelle de Montréal, Un jour un jour. Ce happening culturel surréaliste aux visions titanesques avait inspiré à Stéphane Venne une chanson thématique vitaminée, sur fond de yéyé, qui devait être chantée par de nombreux interprètes en plusieurs langues, notamment Donald Lautrec, Michèle Richard... et même Nobuo Harada & ses 5 Charaters! L'interprétation de Vallée demeure plutôt mécanique et les arrangements bien que fidèles à l'original, restent limités.

C'est par une version inespérée d'un des premiers succès de Michel Polnareff que la chanteuse effectue le pont entre ses convictions de chansonnière et la musique populaire. Dramatique et reposée, Karo témoigne son affection pour ce succès récent et plutôt méconnu des Québécois dans une interprétation convaincante, soutenue par une production juste et délicate. Pendant que les jeunes filles saturaient de leurs cris la version des Sultans de "La poupée qui fait non" (aussi de Polnareff), Karo exploitait la facette plus intimiste de cette légende en gestation.



Le duo Karo & Donald s'attaque au simple suivant, une version de l'épique Hey Joe, popularisé par Hendrix et de nombreux chanteurs folk dans les années 60, mais dont les origines semblent flous.L'identité exacte du duettiste n'est pas spécifiée sur l'étiquette: serait-ce Donald Pascal (comme l'indique Le Parolier) ou plutôt Donald Boulanger des Aristos (aussi publiés sur Match)? Le débat est ouvert... L'adaptation qu'ils en font demeure d'intérêt, par son accompagnement délicieusement primitif et le ton inhabituellement dramatique de Karo, mais aussi en partie parce qu'elle fut publiée simultannément avec celle de Nanette. Le texte est modifié à la légère mais reste d'actualité, de pair avec le mouvement des Droits Civiques aux États-Unis; curieusement, la violence du drame est toujours au rendez-vous, mais l'arme à ici disparu...

Neige Folle est un titre particulièrement rafraîchissant en cette saison. Son second simple pour sa nouvelle étiquette (Vedettes) partage la même production french-touch et soignée que son 45 tours suivant, l'excellent Sur ta moto; la mélodie est similaire, coquasse et envoutante à la fois. Vous craquerez pour ses couplets à la voix fragile et hautement perchée! Le Tangogo poursuit d'ailleurs dans la même direction en juxtaposant des envolées plus inspirées à quelques mesures ludiques, de rigueur. Karo utilise un thème qui lui est plutôt récurent, soit l'opposition ou mieux le décalage des moeurs de la jeunesse yéyé face à la génération des plus de trente ans. La jeune fille n'en a que pour le gogo alors que le paternel à une prédilection pour le tango. Tout un affrontement, donc, qui s'opère sur des arrangements de Jerry De Villiers. Robert Goulet complète ce nouveau duo. Ce nom ne vous dira peut-être pas grand chose, mais sachez qu'après quelques ballades sur 45 tours en 1964, Goulet devint musicien de studio pour les Disques Vedettes en assurant aussi le rôle de directeur artistique pour l'album de... Melchior Alias sur Capitol! C'est fou comme tout se recoupe... Le duo accumulerait sporadiquement d'autres collaborations sur Vedettes et performe encore à ce jour.



Avec tout ça, nous n'en sommes toujours qu'à scruter les productions de1967 et, bien entendu, la liste des simples de Karo ne s'arrête pas là. En plus de ceux déjà cités, la prolifique chanteuse à pressé plusieurs autres titres, absents de la réédition officielle (Un garçon en mini-juppe) chez Mérite. Lisez sa discographie complète sur l'indispensable Le Parolier. Karo Valée poursuit toujours sa carrière, ayant délaissé la pop à la fin des années 70 en faveur du folk religieux qui la motive spirituellement depuis. L'extrait suivant explique candidement et en détails cette conversion.

Entre temps, la suite de cet article sera rédigée au fûr et à mesure que nous découvrirons d'autres titres oubliés du vaste catalogue des années 60-70 de Karo Vallée. Je tiens à remercier Michel Alario de Misérablement Vôtre pour ses anecdotes à propos de l'étiquette Match. Les photographies du Trio BAK sont tirées du site personnel de Brian Blain. Laissez un commentaire en téléchargeant.



Téléchargez cette compilation / Download this compilation:

Karo - Simples Match & Vedettes part. 1



samedi, juillet 25, 2009


Les Disques Majaro

La carrière du chanteur/musicien/producteur Tony Roman est parmi l'une des plus fastes et écclectiques de la scène Québécoise, toutes époques confondues. Ayant un flair particulier pour les tubes et reprises populaires, l'homme sera le catalyseur et le promoteur de plusieurs carrières à succès, découvrant au passsage Nanette Workman, Johnny Farago, Nicole Martin et plusieurs autres. À l'image du producteur américain Kim Fowley, Roman avait ce don du showbusiness pour suivre les tendances culturelles internationales en les introduisant avec ou sans fracas sur les palmarès Québécois. L'important, c'était de produire la saveur du jour...

La Famille Canusa (1967?)

S'il rencontrait un certain succès avec des risques calculés pour les Baronets, Stéphane, Patrick Zabé ou le duo Christian & Gétro, il ne négligeait pas de s'associer parallèlement à des artistes plus enclins comme lui à repousser les limites mêmes de notre spectre sonore. À la manière du Dr Jekill, c'est alors que M. Hyde prenait les devants sur Tony... La nuit venue, vous pouviez l'entendre marteler du piano pour Le Cardan, électrifier des sessions pour les Hou-Lops ou La Révolution Française, participer à l'enregistrement des plus-qu'obscures Ouba et Reels Psychadéliques Vol. I-II (avec Pagliaro, Andy Shorter & Denis Lepage), s'associer au producteur Massiera pour enregistrer l'excellent Maledictus Sound (Expérience 9) et j'en passe... Les intentions de Roman étaient imprimées clairement sur ces rares longs-jeu; Freak-Out Total, stipulaient sans équivoque les pochettes de ces éclectiques projets.


Une idée n'attendait pas l'autre chez Roman et répertorier les nombreux projets auxquels il s'associait représente toujours un défi colossal pour les collectionneurs avertis. Pensez à toutes ces étiquettes de disques qu'il fonda entre 1965 et 1970: Canusa, Révolution, A1, R&B, Élite... Penchons-nous aujourd'hui sur une autre, décidément moins connue: les Disques Majaro.







Il pourrait en exister plus, mais pour l'instant tout porte à croire que ce label n'a eu le temps de publier que trois simples; trop peu pour clairement annoncer ses couleurs. Le groupe anglophile Purpose comptait parmi ses rangs Mario Lucchesi (percussions), Vito di Lorio (guitare), Alex Pasut (basse), Gilles Paradis (Hammond B3) & Jean-Claude Béliveau (chant). Leur simple fut enregistré précisément le 7 mai 1971 au studio de Tony Roman (3215 rue Ste-Catherine Est). Ce simple tout comme les autres fut pressé en mono, un fait plutôt rare pour les années 70. Comme dans le cas des enregistrements domestiques (ou pressages privés), Roman était-il conscient du faible potentiel de diffusion de ces oeuvres pour ne pas s'enquiquiner d'un mix stéréo? Possible, même si cela ne l'ait pas empêché d'investir dans la conception d'une affiche promotionnelle pour le groupe...



Les deux titres sont signés par Pasut, di Lorio & Luchezy [sic] et se rapprochent du son de groupes comme le 25e Régiment (période Ecology) ou bien Sex. Can't you see offre une solide performance blues rock qui ne manque pas de mordant: rythmique pesante et solo à forte dose de wha-wha. Béliveau demeure juste mais trop discret face à l'énergie déployée par ses comparses. Search of sound poursuit sur la même lancée, martelant le Hammond et accélérant le tempo pour suivre la cadence funky du bassiste.


Enregistré lors de la même session de mai 1971, l'unique simple de Francine Santerre bénéficie de l'accompagnement de Purpose. Le groupe parvient à insufler un certain dynamisme aux ballades pop-rock de la chanteuse, calquant sur la formule déjà exploitée à l'époque par Nanette ou Claire Lepage & Compagnie.



Je me suis arrêtée, comme son titre l'indique, ralenti sérieusement le tempo: un curieux choix en guise de face A. L'accompagnement Hammond/flûte et les doubles-pistes vocales ne réussissent malheureusement pas dynamiser cette ballade langoureuse. C'était comme si est décidément plus entraînante, même si la tonalité choisie révèle une chanteuse à la voix hautement perchée, beaucoup plus fine. La performance de Santerre est plus près de celle d'une chansonnière, électrifiée et pastorale à la fois.


À lire les matricules, l'auteur-compositeur Roger Magnan aurait signé le premier simple des disques Majaro. Ce chanteur parfois fantaisiste, à l'origine du "classique" quasi-grivois Le Père Noël c't'un Québécois, réaliserait plus tard certains des arrangements pour l'unique album pop disco de Gaston Couturier et co-signerait même toutes les paroles de l'unique disque du groupe progressif Pollen. On reconnait encore dans ce choix une illustration de la double-personnalité de Roman, misant simultannément sur des artistes plus accomplis, au son actuel et d'autres aux moeurs plus légères... Fonceur; tant qu'à faire un faux-pas, il préférait trébucher plutôt qu'hésiter, ce qui est tout à son avantage.

L'arrangeur français Xavier Monnerot-Dumaine assure la production de ce 45 tours aux accents jouals. La face A, La vie courante, est une ballade légèrement déprimante à propos des hauts et des bas du quotidien qui n'est pas sans rappeler le ton piteux que nous réservait récemment Modus Vivendi. Aux antipodes, c'est le folk rural de la face B, Hey Farmer, qui vous décrochera un sourire. Avec la dégaine nonchalente du Baron Phillippe, Magnan tanné des grands villes image son coin de paradis à la campagne.

J'mets mes culottes et pis mes rubber.
J'me gratte la poche, ça m'fait pas peur.



Merci à Lucien & Yvon Bonneville qui sont toujours en contact avec Jean-Claude Béliveau de Purpose (salutations!), qui m'ont mis la puce à l'oreille au sujet de cette étiquette et qui m'ont gentiment numérisé les simples de Purpose et de Francine Santerre. Si vous déteneniez plus d'informations au sujet des productions méconnues de Tony Roman, n'hésitez pas à nous contacter.

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During Quebec's turbulent sixties, Tony Roman acted as both a successful pop n' soul singer and a madcap producer. Between 1965 and 1970, he recorded more singers and bands you could imagine, putting out records on his multiple and diverse labels such as A1, Revolution, Canusa, R&B, Élite... He managed some more "serious" pop acts like Nanette Workman or Johnny Farago but also had a nick for pushing sound boundaries with fellow bands les Hou-Lops & La Revolution Française, even playing and producing some of the most obscure LPs out there, namely Ouba, Reels Psychadelics Vol. I-II and Maledictus Sounds (with JP Massierra).

Majaro was another one of his side-projects: a small label he ran at the beginning of the 70's, using his home-studio. Only 3 singles seem to have been recorded there, mostly in May 1971. The band Pupose offered two solid and original blues-rock numbers then backed the same day a somewhat shy pop singer, Therese Santerre. They try their best at uplifting her folk ballads; the B-side to her only 45 should please fans of Claire Lepage & Compagnie. Last, Roger Magnan (singer & arranger; co-writer of Pollen's only LP) seem to be the first 45 released on Majaro. While the A-side is downer folk-pop wich doesn't quite gel, the b-side depicting a typical day at the farm is funnier and catchier too.

Thanks to Yvon & Lucien Bonneville for the Purpose & Santerre mp3's. If you'd like to share any infos about Tony Roman's obscure projects, leave a comment or write us about it.

lundi, juin 22, 2009








La Minorité -
Vive la liberté
(1966; Disques Monde 65002)

Les Disques Monde, cette étiquette qui fascine les collectionneurs avertis, avait décidément un penchant pour les talents excentriques, les outsiders... Plusieurs fois plebiscité sur Vente de Garage & Patrimoine PQ pour sa vingtaine de simples 45 tours, le label misait sur des artistes fétiches aux oreilles des amateurs de rock garage: Bob & les Damiks, Les Moribonds, Les Standells, Yvon Bonneville, le Baron Philippe et même Nono Deslauriers s'y distinguent par leur son primal et leurs interprétations débridées. On ne s'en lasse pas. On y publia aussi quelques rares albums; au gré de mes recherches, deux seuls furent répertoriés: Les Différents (65001) et La Minorité (65002). D'après messieurs Bonneville, un troisième long jeu existerait, une compilation plus précisément; si vous pouvez confirmer ou non cette supposition, écrivez-nous.

La fête de tous les Québécois, la
Saint-Jean-Baptiste, est à nos portes. En marge des célébrations plutôt rangées de Montréal (celles de Québec se distinguent), plusieurs événements alternatifs ont lieu en province. Le spectacle L'Autre Saint-Jean, qui se déroulera au parc Pellican de Montréal, aurait sûrement apprécié une meilleure publicité. Résumons: le groupe Lake of Stew et l'homme-orchestre rockabilly Bloodshot Bill furent invités à jouer, aux côtés de Malajube, Vincent Vallières et cie. Un promoteur se plaint que ces artistes ne chantaient qu'en anglais et, comme la Fête Nationale impose la langue française, la situation devenait délicate aux yeux des organisateurs. Exit donc Bloodshot et Lake of Stew. Un débat médiatique s'intensifia dans les jours suivants avant que la situation ne soit rapidement corrigée: les deux artistes pourront finalement chanter et ils le feront dans leur langue, l'anglais. Lisez toute l'histoire ici. Il demeure essentiel d'insister sur la prédominance de la langue française au Québec, ça va de soi, mais jamais au détriement d'autres Québécois de souche. La nationalité des Québécois anglophones méritait-elle d'être remise en question? Non. Ils sont pourtant établis en province depuis des siècles et , comme vous et moi, ils ont des droits. Les collets bleus (nos propres redneck) du Québec n'ont-ils rien appris, négligeant de s'unir aux autres minorités de leur propre province pour s'affirmer ultimement comme ce grand peuple dont rêvait Lévesque?

C'est aujourd'hui La Minorité qui nous offre une leçon d'humilité 101... si vous voyez ce que je veux dire. Référons-nous aux notes de Réjean Lizotte, au verso de la pochette.

La France à "Les Double Six", les États-Unis ont "The New Christy Minstrels", le Québec à maintenant "La Minorité". Ce groupe, sans guitare électrique, sans garçons aux cheveux longs, sans filles à gogo est ce qu'il y a de plus nouveau sur le marché Québécois de la chanson.Pleins d'enthousiasme, pleins de ferveur, ils sont 17 garçons et filles, parlant anglais et chantant en français. Ils chantent leur amour, leur mélancolie, leurs fanfaronades avec ardeur. Amoureux, ils le sont dans Mon pays de Gilles Vigneault. Mélancoliques, ils le sont dans La Manic de Georges Dor. Fanfarons, ilos le sont dans Le gtrand six pieds de Claude Gauthier. Ils chantent aussi plusieurs versions françaises de chansons folkloriques américaines.



Le nom du groupe vient de la langue maternelle des chanteurs: ils sont pour la plupart Anglo-Québécois Tous ont en commun leur étiquette Québécoise. Québécois, tous le sont, et de la plus "pure laine". Sept sont des filles: Cheryl Giffin, Barbara Smith, Margaret Delaney, Nancy Embregts, Diane Simard, Florence Levers & Mariette Legault. Sept sont des garçons: Jim Fraser, Andy Cohen, Don Grovestine, Gary Hicks, Bob Kirkwood, Bob White & Bruce Carter. Pour les diriger: Gary Ouellet, accompagné à la guitare et au piano de Penny Skelton et John Embregts. Ils vous offrent maintenant leur premier microsillon en langue française. Mais il faut une oreille bien fine pour remarquer le léger accent "ennemi". Quand vous l'aurez dix fois remis sur le tournedisque, vous n'y entendrez plus que du feu.

Ensemble, les Ouellet et les Fraser, les Simard et les Smith, les Cohen et les Delaney nous prouvent que c'est une bonne alliance, une qui va au-delà des langues. Qui sait, du jour de ce disque, être une minorité sera peut-être un statut qu'on recherchera.

Étonnant! Bon, je vous l'accorde, certaines tournures sont mal choisies (un léger accent ennemi) ou mal formulées ( joindre une minorité à la mode? ). Saluons essentiellement l'audace de ce groupe! Il se distingue déjà des autres artistes signés sur Disque Monde par son approche strictement folk et ses chants plutôt pesants. Sobres, ces interprétations teintent malgré tout d'une couleur singulière notre courtepointe fleurdelysée, tissée serrée.

CONCOURS :

Profitons de la Saint-Jean-Baptiste pour entretenir notre mémoire culturelle au diapason de notre devise: Je me souviens. J'offrirai un (1) exemplaire du plus récent essai de Réal La Rochelle, Le patrimoine sonore du Québec; La Phonothèque Québécoise , parmi ceux qui pourront identifier au moins une reprise (différente des trois nommées plus haut) interprétée par La Minorité et du même coup nommer l'original (titre ou artiste). Je recueillerai vos réponses et divulguerai un(e) gagnant(e) le 1 er juillet 2009. Acheminez votre réponse au kiosquealimonade@yahoo.ca ou laissez un commentaire à la suite de cet article.
Bonne chance!


Bonne Fête à tous les Québécoises & Québécois...sans exception!


The Disque Monde label output has collectors salivating over great under-rated garage numbers from such diverse acts as Yvon Bonneville, Les Moribonds, Bob & les Damiks, Le Spectre and many more (see links in the french version below). They also produced some scarce LPs like Les Différents (65001), La Minorité (65002) and another rumored compilation.

La Minorité (The Minority) is a bunch of (mainly) anglophones from Quebec, 17 musicians total: our own New Christy Minstrels if you like. So, instead of the usual garage-beat record, this label also covered the folk scene. This record has no long-haired musicians, no gogo girls nor electric guitars (as stated in the liner notes) but still offered something quite unique for the era: local english-speaking artists covering french-canadian folk standards (and other US favorites) and singing them in french! Totally in sync with this Saint-Jean Baptiste's (our national holyday) festivities where a couple of "blue necks" objected to the performance of english-speaking artists at a Montreal show and thus forgeting that they're still as Quebecois, no mater what language they speak... Happy Saint-Jean-Baptiste to all Quebecois, no exceptions!


Téléchargez l'album complet / Download the complete album:

La Minorité - Vive la liberté (1966; Disque Monde 65002)