mardi, janvier 24, 2012

Le journaliste et auteur Jean-Claude Trait s'immisce dans l'antre des Zommz. Il est le troisième personnage sur la droite, à gauche du Baron Filip (Le Petit Journal; juin 1969).

Baron Phillipe de Notre-Dame - Hier matin / Micro rêve (1967; Disque Monde 866)
*mise à jour*

Quel personnage fascinant que ce self-proclamé Baron! Lorsque j'ai publié en 2008 la première version de cet article, l'identité de ce mystérieux et déjanté chanteur demeurait nébuleuse. Depuis, le neveu et un proche du Baron sont entrés en contact avec moi et ont généreusement accepté de partager quelques anecdotes au sujet de cet artiste quelque peu contreversé.

Document essentiel de la scène artistique québécoise, Québec Underground 1962-1972 (3 volumes).

Né Philippe Gingras, ce poète et véritable électron libre de la scène montréalaise entre 1965 et 1975 s'associa très tôt aux manifestations marginales de la troupe d'avant-garde L'Horloge. Ce groupuscule rassemblait d'autres jeunes iconoclaste tels Claude Péloquin et Jean Sauvageau (tous deux plus tard du duo Péloquin-Sauvageau), Suzanne Verdal (danseuse et future épouse du sculpteur Arman), les musiciens Dominique Macchiagodenna, et Roland Béchard (aussi batteur pour le groupe Vic & the Conchords de Chatham en Ontario) et le peintre Serge Lemoyne.
Étaient-ce ces mêmes musiciens qui accompagnaient le Baron sur son unique simple? Je ne saurais dire...

Biographie du groupe L'Horloge signée par le Baron Filip (Québec Underground 1962-1972; Tome 1, p. 130-131)

Alors que la contre-culture émergeait internationalement, Gingras devint progressivement pour le Québec l'un des représentants les plus colorés de ces jeunes qu'on désignait dorénavant comme hippies. Proche de leurs idéaux communautaires, apolitiques et artisanaux, il colore leur identité à la sauce québécoise: désormais, en ce qui le concerne, on ne parlera plus de hippies, mais bien de Zommz. Ces fous du peuple, comme on les décrivait, souhaitaient s'adresser à tous les jeunes d'esprit en vue d'offrir des fêtes populaires gratuites à n'importe quel temps de l'année et n'importe où. Pas de doute, l'ambiance est au jeu, à la liberté; baba cool comme disent les Français. C'est dans cet état d'esprit que le Baron Filip popularisera à l'époque son slogan: Y'a rien là! Faut dire que ça devait en prendre beaucoup pour le déstabiliser...


Philippe Gingras, le Baron Filip ou Baron Philippe de Notre-Dame.

En partenariat avec le magazine underground Logos, il organisa sur le campus de l'Université McGill en juillet 1969 une grande «kermesse bilingue» où convergergèrent tous les hippies et Zommz de la métropole. Au programme, des mariages hippies nus, divers happenings et la musique psychédélique du groupe Le 25e Régiment! Plus tard, il fondera un organisme d'entraide nommé La Légion Humaine. L'entreprise se définissait comme un mouvement sans but lucratif, non politique et non religieux. Tous peuvent en faire partie; la seule condition c'est d'être jeune (...) On veut recruter des membres dans toutes les classes sociales; ceux qui sont sans le sou pourront réaliser les projets que les plus aisés financeront. Toujours poète, il poursuivra ses associations avec la scène de l'époque, en pleine ébulition, oeuvrant notamment aux côtés de Denis Vanier et d'un certain Pierrot Léger, dit Pierrot le Fou (membre original du trio La Sainte Trinité avec Plume Latraverse et le Docteur Landry).

Un lecteur nous a écrit pour partager ses souvenirs du Baron Filip (merci Guy). Je ne sais pas grand chose sur la carrière artistique du Baron. Je l'ai rencontré à Noel en 1972 à Ste-Hélène de Chester chez Jean Guernon, un collaborateur de Mainmise (et candidat pour le parti Vert aux dernières élections), il revenait alors d'Europe. Il a loué une grange dans le cinquième rang qu'il avait converti en maison. Un vrai shack pas chauffable en hiver, isolé avec du foin, pas d'eau courante ni d'électricité.


Le Baron Filip dans les années 70.

J'y ai passé mes vacances à l'été 73, âgé de 15 ans, j'était encore au secondaire. Ce n'était pas un retour à la terre, Philippe avait besoin d'un endroit ou vivre sa douce folie en paix. Il avait bien un jardin mais il n'a réussi qu'a y faire pousser des mauvaises herbes, malgré les ohm mani padné ohm chantés chaque matin. On discutait de tout, musique, philosophie, politique, art, littérature... Le temps s'écoulait lentement, on ne savait pas quel jour c'était, il n'y avait même pas d'horloge. Ce même été, il a organisé un happening à Victoriaville avec musique improvisée, peinture en direct, poésie et théâtre absurde. Il faisait flipper les bons citoyens avec sa barbe, ses cheveux aux épaules, ses ongles vernis, ses bagues et ses vêtements bizzares. Je l'ai même vu un après-midi rouler à vélo sur la rue principale habillé en roi, portant une couronne et une cape. Il maîtrisait l'art de la provoquation et il ne faut pas oublier que c'était il y a 40 ans. Je suis retourné à Montréal en septembre pour la rentrée des classes au grand soulagement de ma mère. La grange était passée au feu à l'hiver 74, Philippe s'en était sorti avec son vin de pissenlit mais sa bibliothèque et ses archives s'étaient envolées en fumée, une grande perte. Je l'ai perdu de vue un bon bout de temps. Je l'ai revu en 77, je pense qu'il revenait de Vancouver, il habitait avec sa copine un taudis au centre ville près du quartier chinois et vendait des champignons rigolos. Peu de temps après, je suis déménagé dans les Laurentides. J'ai appris sa mort, avec sa copine, dans un accident de la route au Lac-Saint-Jean à l'hiver 79.


Publié sur la microscopique étiquette Disques Monde (Les Différents, Le Spectre, Les Moribonds) l'unique simple du Baron Phillipe de Notre-Dame à de quoi surprendre! Les deux titres (sous la plume d'un certain J. Lalune) s'animent d'une prose surréaliste se défonçant au joual. Gingras ne possède pas une voix de rossignol, mais ce chant nasillard sied admirablement sa prose quasi Ti-Pop. Dans l'ensemble, le résultat se compare à ce que de joyeux marginaux tels Réal Barrette ou Roger Magnan réalisaient déjà à l'époque. La face A, Hier Matin, étonne par son approche grinçante. En effet, ce sale folk jugband rappelera le son de Country Joe & the Fish ou bien les notes burlesques des premiers Zappa: une complainte à se stoner la fraise (pour reprendre Satan Bélanger):

Hier matin, vous m'croirez pas: tout allait ben!
(C'est comme s'il flottait)
Y'avait des fleurs et puis des arbres et des mouches tout l'tour de mon jardin

J'ai bu un café, vous m'croirez pas, mais j'ai mis deux cubes.

(Y'a mis deux cubes de sucre)
Y'avait des tourbillons de lait qui m'disaient: «Embarque donc dans ma tasse!»

Micro rêve, la face B, réserve la plus belle surprise: un rock garage racontant les déboires d'un Baron particulièrement émêché. Ce titre original s'inscrit définitivement dans la lignées des compilations Nuggets ou Pebbles (écoutez ce solo de guitare en deux temps!). Il canalise frustrations et nonchalence aux travers d'un texte qui, bien qu'absent de toute profondeur, captive et vous colle entre les oreilles dès la première écoute.

Un jour tu passais dans mon rêve. Y'avait un micro sur ta chaise.
Et puis tu m'as dit:«M'aimes-tu chéri?». J't'ai répondu: «Ouais, chu ben parti!»
Ma p'tite rose toute noire. Que dois-je faire pour t'avoir?
J'casserais tout'; j'défoncerais tout'. J'en peux pu'! J'veux rien savoir!



Je tiens à remercier Guy et Maïté (neveu du Baron) pour leurs témoignages. Maïté cherche à colliger le plus d'informations quant au parcours artistique de son oncle, quelque peu renié depuis par la famille Gingras. Si vous avez des informations supplémentaires, n'hésitez pas à me contacter et je lui transmettrait le tout. Un merci tout spécial aussi à l'auteur d'une page Web dédiée exclusivement aux Zommz qui m'a permis de poursuivre mon enquête.

Unique single release from the mysterious Baron Phillipe de Notre-Dame (song entitled to an unknown J. Lalune) from 1967 (?) on the tiny Disques Monde label (home to garage legends Les Différents). While the A side labours on a stoned Country-Joe-&-the-Fish-styled jugband, the B side is a great garage number in the Nuggets/Pebbles vein. Both songs are sung in a characteristic "joual" accent from Quebec (quite adventurous from it's release date).




Téléchargez ce 45 tours /
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Baron Phillipe de Notre-Dame - Hier matin / Micro Rêve (1967; Disque Monde 866)

lundi, janvier 23, 2012

Avant Le Message, il y eut... The Tamy. De gauche à droite: Serge Vallée, Daniel Turcotte & Jacques Plourde (Collection personnelle de Daniel Turcotte).


Le Message - Une partie de son coeur / Lydia
(Sonore S 8012; avril 1968)

Lorsque j'ai publié un bref article sur le groupe québécois Le Message en mars 2011, un flou artistique enveloppait toujours le groupe. Qui étaient donc ces musiciens inventifs, demandais-je? J'ai lancé une bouteille à la mer... et elle m'est finalement revenue quelques mois plus tard par l'entremise d'un charmant couriel de Daniel Turcotte, batteur original du groupe. Fini l'anonymat: levons maintenant le voile sur ce groupe méconnu.

Le Message était un petit groupe de Duvernay, aujourd'hui fusionné à la ville de Laval, comme il y en avait des centaines qui pullulaient partout au Québec dans les années 60. Le band a pris naissance en 1966 sous la forme d'un trio composé de Serge Vallée (guitare), Jacques Plourde (basse) et moi-même, Daniel Turcotte (batterie). À l'origine, nous nous appelions The Blue Birds. Plus tard, pour faire référence au film du concert The TAMI Show, nous nous sommes rebaptisés The Tamy. Le nom Le Message s'est définitivement imposé par la suite.

Quelques mois plus tard, l'organiste Robert Prairie (malheureusement mal orthographié sur notre disque) s'est joint au groupe. La nouvelle dimension apportée par Robert nous a ouvert les portes vers une musique plus élaborée et nous a permis d'interpréter qu'on ne pouvai se permettre auparavant sans la sonorité de l'orgue. En plus de la batterie, je touchais aussi un peu le piano puisque mes parents en possédais un. Je l'utilisais surtout pour de modestes tentatives de création de chansons. C'est comme ça qu'un jour, la pièce Une partie de son coeur est née. Je n'avais pas de paroles pour la chanson, mais lors d'une répétition, Robert s'est présenté avec un texte qui allait très bien avec la ryhtmique de la pièce. Adopté!

Le Message aux Studios Stéréo Sound de Montréal, 1968 (Collection personnelle de Daniel Turcotte).

Le 45 tours fut enregistré aux Studios Stéréo Sounds sur Côte-des-Neiges à Montréal. Le son du disque m'a toujours un peu déçu car il ne réflète vraiment pas notre sonorité réelle. Si seulement vous pouviez entendre les bandes originales, vous seriez étonnés par la différence! Particulièrement sur Une partie de son coeur, où on entend à peine l'orgue dans le fond alors qu'il était beaucoup plus présent en réalité; ça donnait une sonorité bien plus enveloppante. En passant, ce piano que tu qualifiais de honky tonk, c'était un piano à queue! C'est tout dire.


Lydia est une pièce composée par Serge Vallée sur laquelle j'ai pu coller des paroles qui m'étaient inspirées par une situation qu'une connaissance vivait. Je crois encore, 45 ans plus tard, que Jacques interprétait très bien ces deux pièces. Et pour la petite histoire, Jacky avait effectivement une légère sonorité anglophone...


Il est étonnant de constater qu'aucune des deux faces de cet unique simple ne fut compilée ou rééditée depuis sa parution originale. Pressé sur l'étiquette Sonore en avril 1968, le simple ne semble pas avoir bénéficé d'une quelconque promotion et sombra rapidement dans l'oubli malgré le talent et la fougue de ses interprètes.


Aux premières notes martelées sur un piano aux sonorités honky tonk, on remarque l'inventivité du Message gravitant autour de l'instrument: une signature plutôt épisodique au sein des groupes de l'époque. Dès que la ryhtmique se fait sentir, une section de cuivres élève et dramatise parfaitement cette histoire de rupture amoureuse. Le chanteur à la verve violente et au léger accent anglophone ajoute ce qu'il faut de soul à l'ambiance. Exhaltant!

On note rapidement que plusieurs instruments sont engouffrés dans le mix original, innexpliquablement relégués au second rang. Le son général des deux faces est en effet plutôt fin et manque de rondeur, de chaleur; le groupe n'est toutefois pas à blâmer. Loin de là! Une écoute attentive permettra ainsi d'apprécier la présence d'une section percussive aussi nerveuse qu'imposante et d'une guitare solo acérée qui aurait gagnée à être placée à l'avant-plan. Sans nécessairement être du registre pop-psychédélique, cette composition de Robert Prairie et Daniel Turcotte témoigne néanmoins d'une influence northern soul indéniable.










En arpentant les disquaires pour mettre le grappin sur ce simple, j'étais initialement motivé par la possibilité que Lydia soit en fait une adaptation francophone de Lydia Purple , second simple des Collectors (groupe de Vancouver, pré-Chilliwack). Il n'en est rien. Nous sommes plutôt récompensés par une autre composition originale, cette fois signée Daniel Turcotte et Serge Vallée. Dans un registre définitivement plus atmosphérique, le groupe ralenti la cadence et colore d'un certain mysticisme cette déchirante ballade à la prose, somme toutes, ininspirée. Le chanteur ne se rend-t'il pas compte que c'est sa timidité qui aura le dessus sur cet amour impossible? Je connais une fille; elle se nomme Lydia. J'aime cette fille, mais elle ne le sait pas...


Pourtant, comme ce simple, au Québec, les Lydia, ça ne court pas les rues! Résonnant comme la rencontre fortuite du son de groupes aussi différents que Le Cardan et... César et les Romains (pensez à Je sais ), cette face B séduit par sa singulière vibration, émanant à nouveau d'un subtile jeu aux claviers. Un Hammond, un grand piano ainsi qu'un clavichord roucoulent sur cette valse qui cède efficacement à un bref solo de guitare sèche électrifiée et de sincères passages parlés de rigueur. «Regarde-moi, j'te parle» peut-on entendre dans les toutes dernières secondes. J'achète, mais visiblement, Lydia ne comprenait pas le message... Qui écoutait alors?

Je tiens à chaudement remercier M. Turcotte pour sa générosité. Transmettez-lui votre admiration en laissant un commentaire. Bonne écoute!

Here's a rare find on the small Sonore label, offering two originals titles. While "Une partie de son coeur" (A part of her heart) is an up-beat piano-driven pop number with brass, the b-side (Lydia) is a moody pop-psych song with sweet Hammond and clavichord vibes. Lydia has no connexion whatsoever with Vancouver's The Collectors tune, Lydia Purple . Pressed in small quantities during the spring of 1968, this one never even got the chance to be cmoped or reissued since. Thanks to their original drummer, Daniel Turcotte, we can now appreciate some color shots of this Laval (north of Montreal) band.



Téléchargez le simple / Download the single :

Le Message - Une partie de son coeur / Lydia (SONORE S 8012; 1968)



mercredi, janvier 11, 2012


The B# Blues Band, 1969. Collection personnelle de G. Rhéaume.

Le parcours artistique de Guy Rhéaume
Le Cardan (1967-1970)

En octobre 2010, j'ai eu le privilège de m'entretenir quelques heures avec le chanteur/musicien/ingénieur/producteur Guy Rhéaume chez lui, à son studio de Boucherville. Si ce nom ne vous est pas déjà familier, je vous invite à consulter la première partie de cette entrevue dédiée à son parcours au sein du groupe Les Convix. Voici maintenant la seconde partie de cette rencontre où M. Rhéaume illustre la transition de son groupe au cours de l'année 1967...

S.D. Est-ce que le groupe à persévéré longtemps avant de devenir Le Cardan?

G.R. Oh oui, un bon bout. Un moment donné, tout le groupe est revenu à Montréal pour étudier après avoir joué à Mont Laurier tout l'été. J'habitais alors avec André Perry, mais on avait plus d'endroit pour pratiquer. J'ai téléphoné à un ami d'école, Richard Émond, pour lui demander s'il aimerait jouer dans un band. «Mets-en, en plus j'ai une place dans ma cave pour pratiquer», qu'il dit. Dans le fond, Richard est surtout rentré dans le groupe parce qu'il avait un local de pratique! *rires*

Je l'ai présenté aux trois autres Convix et il l'ont aimé. Il jouait déjà de la guitare et avait son propre ampli alors il s'est mis à la rythmique. Il connaissait aussi un autre de mes amis d'école, Reynald Beaupré. Il a proposé qu'il devienne notre gérant et je dois dire qu'il a été très efficace. On s'est alors mis à jouer à Québec.

Le Québec a aussi eu son groupe nommé Kaléidoscope (Collection personnelle G. Rhéaume).



S.D. Sous quel nom?

G.R. Y'a bien eu une transition, mais je ne sais pas quand. En fait, le groupe a eu plusieurs noms. On s'est appelé B Sharp Blues Band un moment et on ne jouait que du blues à la Paul Butterfield. On changeait de nom tout dépendant de ce que les bookers recherchaient. On s'est aussi rebaptisé Le Kaléidoscope.

S.D. Vraiment? Après les États-Unis, l'Angleterre, le Mexique et j'en passe, le Québec avait aussi son groupe nommé Kaléidoscope!

G.R. On se cherchait une identité. Denis avait enseigné le dessin industriel. C'est lui qui a suggéré Le Cardan, un jeu de mot sur ce «joint universel». Moi, j'étais pas d'accord, mais ça faisait juste rire Richard.

Le Cardan - La Reine et le Roi / Le sommeil du soldat (RCA Victor; 1967)

Je ne m'entendais pas trop avec Reynald, mais on jouait au Temple, un bar psychédélique, tous les lundis soirs à Québec et tous les vendredis soirs à la salle Beaulieu. Les samedis et dimanches, on allait jouer à Mont-Laurier. On avait une vie de fous. La meilleure époque, c'est quand on jouait au Gallerie Café tous les vendredis, samedis et dimanches après-midi dans le Vieux Montréal. On jouait du Hendrix, The Doors, Led Zeppelin, The Animals, The Beatles. On avait un following! J'avais de la misère à entrer dans la salle. Le monde, y dansait pas. Y'étaient tous assis par terre et ils nous écoutaient jouer. Dans ce temps-là, Michou (Michel Soucy) avait justement coupé les pattes de son orgue et jouait assis, par terre. C'était zen, un peu...

Le Cardan fait la promotion de son simple La reine et le roi à Allez-4 (Québec; 1967)


S.D. J'ai vu ça sur une photo publiée dans le livre de Léo Roy (La merveilleuse époque des groupes québécois; Éditions Rétro Laser).

G.R. Oui, ça c'est notre passage à l'émission Allez-4 à Québec. On est monté en plein hiver pour faire cette émission en lipsynch. On a même pas eu le temps de se préparer; on est rentrés puis on est ressortis.

S.D. Quelle chanson aviez-vous mimé?

G.R. Je crois que c'était La Reine et le Roi. Ce simple, c'est moi qui l'ai tapé, chez André Perry alors qu'il nous «prêtait» son studio.

S.D. Ce serait votre premier simple sous le nom du Cardan?

G.R. Je crois, oui. Je travaillais encore chez Perry à l'époque, mais on entrait en cachette le soir pour y enregistrer. Perry nous méprisait et nous accusait de ne pas avoir de talent... Ce qu'il cherchait surtout, c'est de m'avoir au studio à la journée longue, à l'année longue.








Par ce premier 45 tours sous leur nouveau nom, le groupe laissait exploser son véritable talent créatif. La Reine et le Roi démarre avec fracas, la guitare et Rhéaume au drum martellent allègrement alors que l'orgue s'imbrique en roucoulant. Heavy, la ballade! Du freak beat avec une touche de soul! Au revers, une tendre mélodie éthérée constraste avec le boucan de la face A. Le sommeil du soldat expose le funeste destin d'un jeune homme mort au combat. Et il dort, les yeux grands ouverts. Le groupe insère quelques choeurs vaporeux qui semblent expier sur ce champs de bataille. Le ton n'est pas nécessairement politique, mais l'ambiance incite au recueillement.



Le Cardan - Les yeux de velours / Jardin d'ébène (London; octobre 1969)

S.D. Parlons maintenant de votre second simple. Il me semble que Les yeux de velours avait toutes les qualités d'un hit.

G.R. Je me souviens que les gens de CJMS nous avaient dit que le mot « embraser » (sur La Reine et le Roi ) n'était pas français et qu'il y avait trop de fuzz sur nos simples; ils ont donc refusé de nous faire jouer sur leurs ondes. Je sais par contre aujourd'hui que Guy Cloutier, à l'époque, empêchait tous les gens qui n'étaient pas impliqués directement à CJMS de jouer sur cette station. Il contrôlait CJMS et faisait de la payola pour barrer plusieurs nouveaux talents de la scène musicale...

Plus tard, j'ai tout de même pu chanter Les yeux de velours à l'émission Allez-4, en solo, au moment de sortir mon album chez Polygram. Ils m'ont aussi envoyé chanter ça à Sherbrooke; sur le même show, il y avait Diane Dufresne.

S.D. Je crois que vous aviez eu raison de reprendre ce titre; il y avait là un potentiel hit.

G.R. C'était une composition de Gilbert, la chanson préférée de Claude Palardy et la raison pour laquelle il m'a signé.
Palardy avait effectivement du flair.

S.D. La face B, Jardin d'ébène, est totalement psychédélique.

G.R. C'est Denis (Soucy) qui chante ça. C'est lui chantait toutes les tounes où ça montait ben haut. Le son de la guitare à l'intro, c'est joué en frottant rapidement le doigt sur la corde à la base, comme si on en jouait avec un archet.

S.D. Vous l'interprétiez sur scène?

G.R. Oui, pratiquement tous les soirs, on la jouait après House of the rising sun. On incorporaient nos titres avec des reprises. Au début, on était surtout influencés par les Ventures et les Beatles; plus tard, ce fut Hendrix, Blind Faith et les Doors. On jouait When the music's over puis on entendait plus un mot dans la salle.

Ce second simple s'impose comme plus consistant et témoigne de la symbiose évidente qui habitait les musiciens. La production est soignée et inventive; c'est une pop qui ose, à l'image des observations psychédéliques mis en musique par le groupe. Les yeux de velours offre une mélodie entraînante et accrocheuse, ponctuée de notes fuzzées qui culminent dans un solo vrombrissant. Si le texte demeure plutôt fleur bleue (Ses yeux dans mes yeux, mes yeux dans les siens...), le chant est appuyé d'un jeu suffisamment corrosif pour balancer agréablement le tout. La version qu'enregistrera Rhéaume plus tard en solo réutilisera la même formule, mais préfèrera cette fois un chant plus envouté, plus lousse. Jardin d'ébène en face B ralenti la cadeance, feutrant l'auditeur dans une inquiétante ambiance lysergique. Vaisseau de crystal limpide, porte-moi vers le sommet de la pyramide perdue dans l'océan d'ébène. Pas de doute, on est en plein trip et c'est Le Cardan qui tient le gouvernail. Les percussions et les claquements de doigts sont à l'avant-plan, les frottis sur les cordent de guitare opèrent et semblent figer le temps alors que la guitare solo offre un son chaud, soutenu et live. Personnellement, j'apprécie quand l'orgue et le clavecin électrique s'imposent, aujoutant leur singulières vibrations aux paroles déjà éclatées.




L'album perdu du Cardan...

S.D. Les Convix sont plus tard crédités sur votre album solo, aux côtés de Loupin & les Loups.


G.R. Cet album, c'est effectivement avec les Convix. Loupin.. c'était une invention de ma part, un band de studio que j'avais monté pour une seule journée d'enregistrement. Cet album là contient les tracks des simples du Cardan – on avait aussi parallèlement enregistré un album – mais quand j'ai quitté le groupe, j'ai retiré les voix des gars et j'ai mis la mienne à la place.

S.D. Vous aviez enregistré un album complet avec Le Cardan?

G.R. Oui. Dans un sens, c'est devenu celui-là (Rêve).

S.D. Vous aviez conservé les bandes originales?

G.R. En fait, les gars du groupe avaient les bandes pour l'album, mais pendant les événements d'octobre 1970, ils se sont tout fait saisir. On a tout perdu. La police est rentrée chez Denis et Gilbert sur le boulevard Saint-Joseph. Y'avait des freaks là alors les voisins les ont probablement dénoncés. Tout fut saisi et je n'ai rien retrouvé depuis. On avait fait un démo chez André Perry de Hoochie Coochie Man et un paquet d'autres titres avec Perry comme ingénieur. Perdu. L'album du Cardan qu'on avait fait en partie chez Perry puis au studio de Tony Roman était du lot.

Quand j'ai quitté le groupe, j'avais conservé les bandes de nos 45 tours parce que je finançais tout... enfin, avec Perry et Roman du moins. Claude Palardy m'a alors signé chez Polygram.

Le Cardan, vers 1969. Collection personnelle G. Rhéaume

S.D. C'est ainsi que vous en êtes venu à réutiliser certaines des bandes?

G.R. C'est ça. J'en ai réalisé d'autres aussi. J'ai fait plein d'improvisations. Je suis entré seul en studio et devait tout faire moi-même... en une seule prise. Pas question de reprendre quoi que ce soit, je voulais que ça reste raw.

S.D. Si on résume, la plupart des chansons de Rêve étaient des titres originellement interprétés par le Cardan sur scène? Une titre comme « Château de sable » résonne d'ailleurs comme un potentiel quatrième simple pour votre ancien groupe.


G.R. On jouait ça live dans les bars, mais l'enregistrement ne s'est jamais réalisé. J'ai donc décidé de reprendre cette chanson.

Le Cardan, vers 1969. Collection personnelle G. Rhéaume

J'étais le membre fondateur du groupe. À la fin des années 60, tout le monde empiettait sur ce que je voulais faire. C'était rendu à un point où je ne pouvais plus chanter ou décider quoi que ce soit. Je voulais acheter une van pour transporter l'équipement; les autres voulaient un corbillard. Progressivement, le clan Soucy-Bourgeois prenait le contrôle de mon band...


Tu sais, pour arriver à enregistrer chez Tony Roman, je devais lui donner des heures comme ingénieur, pour enregistrer d'autres artistes. Je travaillais pour ça! Je voulais maintenant jouer du drum, mais aussi chanter et une foule d'autres choses. Je le faisais du temps des Convix. En plein milieu de la soirée, je débarquais du drum pour aller chanter en avant 5 ou 6 morceaux comme You've got to hide your love away (The Beatles) ou un titre des Stones.

Le Cardan - L'évadé de la nuit / Shaffres (Révolution; 1970)

S.D. Revenons d'ailleurs sur Tony Roman. Comment l'avez-vous rencontré?


G.R. C'était mon client aux studios d'André Perry. On a commencé à collaborer ensemble en enregistrant les Baronets; après j'ai appris à le connaître. On est resté amis longtemps. Quand il a fondé les disques Révolution, aux studio Magma, il m'a dit « Eille Ti-Guy, viens faire un tour! ». Quand je suis arrivé, j'ai vu que c'était vraiment broche-à-foin, mais il m'appelait tout le temps pour que je travaille pour lui. J'ai même joué du drum pour lui, en tournée; on était vraiment des copains. C'était tout le contraire de Perry qui vérifiait tout, exigeait la moitié des revenus potentiels; Tony, lui, disait que c'était pas grave et me prêtait son studio. Quand je faisais quelque chose, il venait l'écouter et si ça lui plaisait, il me demandait une copie pour le sortir immédiatement en 45 tours sur ses nombreuses étiquettes.


S.D. La première fois que je vous ai contacté, c'était pour discuter du 45 tours du Cardan sur Révolution. À quoi référait le titre de sa face B?

G.R. C'était prononcé « chafrè », une déformation de « chat frais » (cool cat), mais seul Gilbert pourrait confirmer puisque c'est lui qui l'a écrit. Cette track-là, c'était une « révolution » au niveau de la composition. Aux premières prises, les gars n'ont rien joué. C'était moi qui jouait seul en ajoutant des percussions. Le groupe a composé la toune par aprés en embarquant sur ma track de drum, sans métronome. On avait jamais fait ça comme ça avant. On a bien-sûr utilisé un Leslie, mais le son de la guitare a été obtenu en insérant un ampli dans un piano droit fermé et en le mikant par en dessous. Denis (Soucy) essayait toutes sortes d'affaires.


S.D. Roman était aussi en studio avec vous?

G.R. Oui, c'est lui qui joue du piano sur Shaffres. On a enregistré ça aux Studios Magma sur la rue Rouville (Montréal). Je me souviens avoir été déçu par la suite. L'enregistrement de la face A, une fois sur vinyle, avait malheureusement perdu tout son niveau en décibels...

Comme chez les précédents simples, on y retrouve deux compositions signées Gilbert Bourgeois et Le Cardan. La face A offre un titre audacieux et épique de 7 minutes, L'Évadé de la nuit , un exploit peu commun et farouchement en marge des palmarès. Avec sa demie-douzaine de mood swings et son rock à la fois tranchant et éthéré, la chanson à tout pour rappeler modestement le mythique simple Defecting Grey des Pretty Things, dans la forme du moins. Cette symphonie de poche au ton sale, entraînant et acide vous fait tanguer d'une ambiance paisible et nocturne à un jerk au Hammond en passant par un solo fuzzé dans le tapis sans pour autant mettre de côté la pop surréaliste. Oufff! Soucy contribue beaucoup à la cohésion de tous ces mouvements par son chant à la fois cabotin et pleinement investi. Peu importe votre pharmacopée, ce titre vous sidèrera par ses airs désinvoltes et la fraîcheur de son jeu. On ne parle pas de rock progressif proprement dit, mais certainement d'un des premiers hybrides psyché-progressif du genre au Québec. Et quelles paroles imagées! Les lueurs de l'aurore précisent l'horizon... Way out!

J'ai marché à côté de ceux qui prient, de ceux qui fuient, de ceux qui crient, de ceux qui nient

De ceux qui parlent avec les yeux, de ceux qui voient avec les doigts.
Ils m'ont amenés avec eux dans un voyage terrible (...)
Doit-on s'abandonner à l'intuition ou bien ne se fier qu'à la raison?
Dois-je dire oui, dois-je dire non?









Shaffres, en face B, demeure tout aussi psychédélique, cette fois dans une forme plus brève. Des percussions touffues, un solo enfumé, des choeurs dilapidés au Leslie, une prose hippie et procrastine ainsi qu'une guitare bruitiste et omniprésente s'entrechoquent sur un groove tenace. Tout y passe en 2 minutes et 15 secondes! Pour l'époque, vous en connaissez beaucoup d'autres simples de ce calibre?

Gagner sa vie à perdre son temps, perdre son temps à être heureux.
Heureux de vivre et laissez vivre.
Pendant que d'autres se tuent à gagner du temps pour satisfaire les besoins qu'ils s'inventent...


LE GRAND CIRQUE ORDINAIRE (1969)

G.R. À un moment donné, je m'occupais du Grand Cirque Ordinaire. Le groupe était alors le sujet d'un film de Roger Frappier...


S.D. C'était Le Grand Film Ordinaire ?

G.R. C'est ça. Pour payer les musiciens, Roger m'avait donné 500$... alors c'est Gilbert et moi qui avons joué la musique pour le film. Je devais quand même payer le studio alors j'ai demandé à Tony Roman de sortir ça en 45 tours. Je lui ai remis les bandes et il l'a sorti. Ça a joué à la radio; c'est comme ça qu'il se repayait.


S.D. Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec le Grand Cirque, un groupe qui ne faisait que démarrer à l'époque?

G.R. Vers 1969, Le Cardan n'avait plus de place pour pratiquer. On s'est alors trouvé un nouveau local sur Rachel. Y'avait plein d'autres espaces à louer avec d'autres musiciens juste à côté et c'est là qu'on est tombé sur le Grand Cirque. Ils nous ont entendu pratiquer et sont venus nous voir. Je suis devenu chum rapidement avec eux et ça a fait boule de neige...


Musicalement, le Grand Cirque Ordinaire bénéficie d'un accompagnement plutôt discret et délicat de la part des musiciens du Cardan. Les deux compositions originales misent principalement sur la théatralité et la prose de ses interprètes. Une ligne de guitare acérée ose alors s'imposer progressivement, tout en douceur...
Dans l'ensemble, l'ambiance se rapproche des doux airs folk popularisés à l'époque par le groupe Le Coeur d'une génération. Rhéaume croisait régulièrement Denis Forcier (guitariste de ce trio) entre quelques enregistrements et les deux musiciens entretenaient une admiration respective. Une quelconque influence aurait pu découler de cette amitié naissante...




S.D. Que sont devenus aujourd'hui vos comparses de l'époque des Convix / Le Cardan?


G.R. Aujourd'hui, Michel construit des maisons et Richard fait du stained glass. Denis est revenu récemment de son tour du monde en voilier; il est monteur vidéo et il rédige un livre sur son expérience en mer. Il a une plume fantastique. Gilbert fait de la programmation et de la comptabilité.

Je tiens à remercier chaudement de nouveau Guy Rhéaume pour ses nombreuses contributions à la réalisation de cet article. Transmettez-lui votre admiration en laissant un commentaire. Le troisième et dernier volet de ce parcours musical sera exclusivement dédié à la réalisation de ses premiers albums solo et des trois simples qui les accompagnaient. Entre temps, si vous êtes un ancien membre du groupe Le Cardan et souhaitiez participer à ce survol historique, n'hésitez pas à me contacter. Toute contribution / anecdote / photgraphie sera la bienvenue. Bonne écoute!

Téléchargez tous ces simples / Download all these singles:

Le Cardan & Le Grand Cirque Ordinaire (Simples 1967-1970)


mardi, juin 07, 2011



Mondo P.Q. : L'envers du rétro.

Si je me suis fait plutôt discret ces derniers mois, c'est que j'étais affairé entre autres à préparer une nouvelle émission sur les ondes hertziennes en juin 2011. J'ai en effet le plaisir de co-animer depuis cet été Mondo P.Q. avec mon amie, la DJ Mimi la Twisteuse, sur les ondes de CIBL 101,5FM tous les dimanches matin de 10h00 à 11h00!

Au menu: l'envers du rétro des décennies 50, 60 et 70. Le sac à surprises déborde et Mondo P.Q. poursuit dans les mêmes sillons que ce blog en vous offrant des perles pop avant-gardistes de Montréal, du psychédélisme décloisonnant de l'Outaouais, du folk déjanté de Québec, du soul tonitruant de l'Abitibi et du rock de tout acabit! Une programmation 100% québécoise! Vous redécouvrirez des artistes et des chefs d’oeuvres oubliés, illustres méconnus ou surprises étonnantes d’artistes établis (un titre psychédélique de Serge Laprade ou le hardrock de Pauline Julien, quelqu’un?), parsemés ici et là de vignettes audio de l’époque (publicités, récits étranges, discours pédagogiques ou religieux). Une heure musicale et informative teintée d’humour et animée par deux jeunes gens passionnés de vieilles choses.

Mimi la Twisteuse et Sébastien Desrosiers

Vous pourrez nous suivre et échanger avec nous en direct sur Facebook où nous avons une page. L'émission est aussi disponible en balladodiffusion sur notre site Web, mondopq.com . Vous y retrouverez aussi quelques primeurs, découpures de presse d'époque et rares photos.

Synthonisez-nous en direct tous les dimanches matin, dès 10h00.

jeudi, mars 31, 2011

Les Convix, premier concert à la cabane à sucre en 1965 (Collection personnelle G. Rhéaume).

Le parcours artistique de Guy Rhéaume

Les Convix - Tante Marie chante et raconte Batman

(Élysée / Chance BTM-101 ; décembre 1966)


En octobre 2010, j'ai eu le privilège de m'entretenir quelques heures avec le chanteur/musicien/ingénieur/producteur Guy Rhéaume chez lui, à son studio de Boucherville. Si ce nom ne vous est pas déjà familier, nous tâcherons de vous éclairer à propos de ses nombreuses réalisations entre 1965 et 1972 dans une série de trois articles entièrement dédiée à ses contributions devant et derrière la console. Voilà bien une rencontre que j'appréhendais depuis quelques années!

Au milieu des années 60, Rhéaume entreprit une prolifique carrière musicale. Assistant d'abord pour les enregistrements du producteur André Perry, ce multi-instrumentiste fonda rapidement son premier groupe, Les Convix, avant de poursuivre l'aventure jusqu'à la fin des années 60 au sein du groupe psychédélique montréalais Le Cardan. Deux albums en solo et de nombreuses réalisations lui seraient aussi crédités au tournant de la décennie 70, mais ce n'était encore que les débuts d'un impressionnant parcours professionnel qui l'amènerait à travailler avec Robert Charlebois, Le Grand Cirque Ordinaire, Anne Renée, Ginette Reno, Johanne Blouin et tant d'autres depuis 40 ans. Retour sur les débuts d'une prolifique carrière...

Le trio Les Convix, 1965 (de gauche à droite Johnny, Guy & Gerry). Collection personnelle G. Rhéaume.

Guy Rhéaume: J'ai commencé en faisant du country, on avait Roger Miron et Marcel Martel comme clients, d'ailleurs tout ceux qui étaient chez Rusticana.

Sébastien Desrosiers: Vous étiez déjà ingénieur à l'époque?


G.R. J'étais l'assistant de André Perry, assis à côté de lui un an et demi avant de commencer sérieusement. Un samedi matin, on avait une session prévue pour un album de Monique Gaube et il m'a dit: «Vas-y, ça me tente pas, j'ai mal à la tête». Je suis entré seul au studio, les musicens sont arrivés et j'ai du me débrouiller avec ça.


S.D. C'est jeune pour prendre le studio en charge...


G.R. J'ai commencé à 16 ans.


S.D. C'est plutôt exceptionnel!


G.R. Aujourd'hui, je dirais que oui. J'ai eu moi-même des élèves assistants qui sont venus ici. Ils avaient déjà 25 ans et sortaient de l'École du Showbusiness ou de l'Institut Trebas. Dans mon temps, y'avait pas de tout ça: on apprenait sur le tas.


Les Convix, premier concert à la cabane à sucre en 1965 (Collection personnelle G. Rhéaume)

S.D. Revenons sur les débuts des Convix, votre premier groupe.


G.R. Au départ, vers 1965, nous étions trois: Jean-François (Johnny) Bourtumieux, Gerry Labelle et moi-même. On jouait pour des parties. Le problème, c'est qu'on avait pas de basse. J'ai demandé à Johnny s'il connaissait un gars. Il étudiait à la Polytechnique à Laval et ramena un étudiant qu'il avait connu là-bas, Gilbert Soucy. Johnny proposa qu'il devienne second guitariste afin que Gerry prenne la basse. À quatre, nous avons fondé un nouveau groupe. À ce moment, Gilbert fit entrer Denis (Soucy) dans le groupe.


Rapidement, on trouve une gig pour aller jouer dans un cabane à sucre de Mont-Laurier. On avait pas de nom, mais j'en trainais un depuis longtemps. On adopte le nom des Convix. On l'écrit sur le bass drum. En revenant de la gig, Johnny nous informe que sa famille déménagera bientôt aux États-Unis; nous perdions à nouveau un membre. Denis invita Michel à se joindre au groupe et malgré ces quelques changements, nous
sommes demeurés Les Convix. Pour plusieurs années à venir d'ailleurs...


Les Convix, Hôtel du Lac des Écorces, 1965 (Collection personnelle G. Rhéaume).

G.R. Après la cabane à sucre, je suis aller cogné à la porte de l'Hotel du Lac des Écorces pour un emploi. Finalement, on est devenu le house band de l'hôtel et on a joué là un an et demi. Ensuite vint l'Hôtel de Val Barrette. Apparemment, on avait vidé cet hôtel depuis qu'on jouait au Lac des Écorces. On jouait les Ventures et plein d'autres titres instrumentaux.

S.D. Quelques compositions originales?


G.R. Pas encore. On jouait plutôt Ebb Tide, Harlem Nocturn, Yellow Bird, des cha-chas et des rumbas. On commençait à avoir un following ! Les gars avaient de grosses familles donc ça faisait beaucoup de frères, de soeurs et d'amis qui venaient nous voir jouer. L'hôtel était tout le temps plein. L'hôtellier de Val Barrette nous a finalement approché et voulait nous payer plus cher pour aller jouer à son établissement. C'est comme ça qu'on a pu jouer un an à Val Barrette.


S.D. Ça forge les musiciens!



S.D. J'imagine que c'est comme ça que les Convix en viennent à développer un son, ce qu'on retrouve d'ailleurs sur l'album de Tante Marie chante et raconte Batman. Comment avez-vous été impliqués avec l'étiquette Élysée?

G.R. Ça c'est vraiment nos tout-débuts sur disque. C'est à cause d'André Perry. Il est venu me voir en me disant qu'il cherchait un band pas cher pour faire un album de Batman. Je lui ai dit «J'vas le faire, moi!». Y'a répondu « Ben j'vais vous enregistrer ». Aussi simple que ça. Visiblement, ça devait être à l'origine pour l'étiquette Chance, mais ça ne s'est pas concrétisé. Élysée, c'était une étiquette western.


S.D. Y'avait bien aussi quelques groupes garage comme vous (Les Asteks, Les Loups). Où avez vous enregistré l'album?


G.R. Aux studios d'andré Perry, à Brossard. Ça a pris une couple de jours. Le premier, soir on a fait les basic tracks, le lendemain les voice over et ça a pris une troisième journée pour le mix d'André. J'ai fait les choeurs aussi là-dessus, mais j'ai rien écrit.


Les Convix, salle de l'École Plytechnique de Mont-Laurier, 1965 (Collection personnelle G. Rhéaume).


Les Convix, Outremont (Montréal), École Lajoie, 1965 (Collection personnelle G. Rhéaume).

S.D. On peut entendre le groupe sur quatre chansons. Avez-vous néanmoins composé la musique pour accompagner des paroles rédigées à l'avance?

G.R. Non. On les avait appris en anglais, en premier, avant de les adapter. J'étais allé chez Clairette (Michaud; Tante Marie); son sous-sol était équipé avec une enregistreuse alors on a pu répéter, elle et moi. En rentrant en studio, on a tapé ça live. Je pense qu'on était les trois aux choeurs (avec Diane Michaud).

S.D. Est-ce que les Convix ont déjà interpété sur scène ces chansons de Batman?


G.R. Non et il n'y a eu aucune promotion.


S.D. C'est un pur projet d'exploitation (d'une mode passagère) et si je ne m'abuse, l'album fut publié le 31 décembre 1966. Est-ce que le groupe à persévéré longtemps avant de devenir Le Cardan?


G.R. Oh oui, un bon bout. Un moment donné, tout le groupe est revenu à Montréal pour étudier après avoir joué à Mont Laurier tout l'été. J'habitais alors avec André Perry, mais on avait plus d'endroit pour pratiquer. J'ai téléphoné à un ami d'école, Richard Émond, pour lui demander s'il aimerait jouer dans un band. «Mets-en, en plus j'ai une place dans ma cave pour pratiquer», qu'il dit. Dans le fond, Richard est surtout entré dans le groupe parce qu'il avait un local de pratique! *rires*

Les Convix, 1966 (Collection personnelle G. Rhéaume).

G.R. Je l'ai présenté aux trois autres Convix et il l'ont aimé. Il jouait déjà de la guitare et avait son propre ampli alors il s'est mis à la rythmique. Il connaissait aussi un autre de mes amis d'école, Reynald Beaupré. Il a proposé qu'il devienne notre gérant et je dois dire qu'il a été très efficace. On s'est alors mis à jouer beaucoup à Québec... [ À suivre dans le second volet de cette série, Le Cardan - 1967-1970 ]



Maintenant que les présentations sont faites, concentrons-nous sur l'unique album offrant quelques titres des Convix, Tante Marie chante et raconte Batman. À la manière d'un simple long jeu de contes, celui-ci se démarque d'autres «strictement récités» en proposant quatre adaptations musicales par les Convix en plus de faire appel au groupe pour ponctuer de quelques élans instrumentaux le récit en deux parties de Tante Marie. Les albums de contes pour enfants avaient la cote à l'époque et ceux qui connaissent déjà l'autre aventure de Batman publiée sur étiquette Blanche-Neige seront en terrain connu. Ce dernier n'offrait qu'une mince histoire jouée malhabilement sur les deux faces par des comédiens anonymes de dernier ordre. Ici, le personnage de Tante Marie (Clairette Michaud) fait de son mieux afin d'imager une nouvelle aventure sans queue ni tête opposant le Professeur Milo aux valeureux justiciers, Batman et Robin. Je vous laisse le soin d'analyser ce récit dans la section «Commentaires». Profitez-en pour m'expliquer comment fonctionne selon vous le liquide à projections hypnotiques du méchant...

La pochette offre un impact graphique indéniable et montre la plupart du temps un autocollant au logo des Disques Élysée recouvrant celui de l'étiquette Chance (ma copie ne fait pas exception). À ma connaissance, cette dernière étiquette ne publia qu'une poignée de 45 tours et ne put jamais financer la production d'un album. Le disque fut donc racheté par Élysée. Chance avait néanmoins déjà imaginé un matricule thématique (BTM-101), aussi repris par Élysée qui ne prit pas la peine de corriger les détails publiés au revers de la pochette (Wrigler?) ou d'y altérer le logo de Chance.



Crash! Pow!! Zokk!!! Les Convix explosent sur quatre chansons, toutes signées Lucien Brien, un parolier québécois fort productif durant les années 60 (près de 300 titres portent sa signature!!!). Les chansons originales furent adaptées de l'album américain Children's Treasury of Batman Musical Stories (Tifton; 1966), pour lequel le compositeur Tony Eira avait imaginé divers thèmes notamment pour les truands (Le Pingouin, Le Joker). Le projet de Tante Marie n'opta que pour revisiter le Thème de Batman , Look out for the Batman (En garde! Voici Batman ), The wonderful boy wonder (Le merveilleux compagnon ) et Here comes the Batmobile (Voici la Batmobile ). Totalisant moins de 27 minutes sur disque, ces quelques chansons, tout comme la mode de Batman, ne faisaient que passer... non sans fracas!


Si les traductions de Brien ne s'éloignent que très peu des paroles d'origine, l'énergie et l'urgence qu'insufflent les Convix aux morceaux détonnent habilement tout en demeurant plus fidèles à l'esprit «à go-go» de la populaire série télévisée (1966-1968). Des interprétations originales, le groupe ne retient que les chants, plus lyriques si j'ose dire; le tout contraste joliment avec les rythmes bruts propulsés par les musiciens. Le Thème de Batman (curieusement absent de la version américaine de l'album) démarre en trombe sous un tonerre de drumfills. Contrairement à la version des Hou-Lops, celle-ci est en majeure partie instrumentale; elle permet toutefois à l'écho des guitares de se fracasser à une roucoulante ligne de basse. Décidément, sur scène, ce groupe devait être plutôt intense! En garde! Voici Batman poursuit sur la même lancée, passant en mode mineur afin d'accentuer la menace que représente le mystérieux vengeur masqué. Un pont plus aérien révèle un timide solo de guitare pas piqué des vers. Une version alternative de la piste instrumentale fut aussi insérée en introduction à la seconde partie du récit Batman devient lâche.


Les Hou-Lops obtinrent aussi beaucoup de succès avec leur propre version du Thème de Batman en 1966.

La face B offre un rare hommage à Robin, fidèle comparse prépubère de Batman dans la série de 1966. Le merveilleux compagnon s'impose comme l'adaptation la plus ludique de l'album, plus près des ritournelles auxquelles on s'attendait de la part de Tante Marie. Le groupe, dans un registre près du hillbilly, demeure toutefois solide dans son interprétation. La plus glorieuse des versions que propose le groupe se terre à la toute fin de l'album. Voici la Batmobile: écoutez ce bruit! Y'a pas à dire: ce dernier titre se démarque aisément par sa vrombissante utilisation d'un riff fuzzé (un vrai de vrai fuzz en 1966: étonnant!) qui fait instantannément mouche et s'installe entre vos deux oreilles pour y rester. Rhéaume roule à fond sur les toms pour amplifier le passage de la mythique Lincoln Futura 1965 modifiée. Si la prose n'offre que bien peu de substance (Aucune automobile ne passe devant car on sait que Batman et Robin sont dedans ), le refrain, lui, déménage! Le Professeur Milo n'avait qu'à bien se tenir...



Je tiens à remercier chaleureusement Guy Rhéaume pour son accueil et sa générosité. Son témoignage se pousuivra sous peu dans le second volet de cette série qui cette fois, s'attardera à la seconde incarnation des Convix sous le vocable résolument psychédélique Le Cardan. Un merci tout spécial aux amis Simon M. Leclerc (Psyquébélique) et Satan Bélanger pour leurs précieuses contributions.


J'en profite aussi pour lancer un appel aux autres membres des Convix / Le Cardan. Votre témoignage nous importe! Je vous invite à nous écrire afin que nous publions votre version de l'histoire du groupe. Laissez un commentaire et... bonne écoute!


Téléchargez l'album / Download the complete album:


Les Convix - Tante Marie chante et raconte Batman (Élysée/Chance BTM-101; 1966)