mardi, septembre 29, 2009

Tout au long du mois de septembre, Patrimoine PQ en collaboration avec Doctorak, Go! vous présentent un survol de la musique underground québécoise en 10 albums.



Menace Ruine - The die is cast (Alien8Recordings ; 2009)


Plusieurs auront peut-être été étonnés que notre survol de la musique underground québécoise ne comporte aucun album métal. Nous nous sommes nous-mêmes retrouvés un peu prisonniers de la subjectivité de notre sélection et on s'est trouvés un peu poches de ne pas avoir su faire une place à un genre qui a sans aucune hésitation eu son importance ici depuis 30 ans. On n'a qu'à penser à Voivod, dont le croisement entre speed, trash métal et métal progressif a eu une influence certaine sur Metallica, ce qui pour cette même raison les exclut d'office d'une liste comme la nôtre qui cherche à retrouver des albums oubliés. On aurait pu penser aussi à B.A.R.F., un des groupes les plus importants avec Grim Skunk et Groovy Aardvark pour la fondation au début des année 90 de la "scène locale" qui deviendrait quelques années plus tard le terreau le plus fertile en musique rock et urbaine. Mais B.A.R.F., ce n'était pas encore ça.
C'est en cherchant un peu que nous sommes tombés sur un groupe de Montréal qui, bien qu'il ait reçu dernièrement l'honneur d'un article dans la prestigieuse revue britannique
The Wire (mars 2009), mérite amplement à ce moment-ci et à plus d'un égard sa place dans ce survol de l'underground.

Paru en 2008, The Die is Cast de Menace Ruine est un des meilleurs représentants québécois du courant
black métal ambiant, une sorte de version sourde et équarrie de tout ce que le métal pouvait avoir d'acéré sans pourtant perdre l'ambiance sombre, dépressive et torturée qui l'accompagne depuis ses tout débuts. Cette musique fait l'effet d'un métal fantômatique, d'une scène vide que les guitares et la batterie auraient désertés pour ne laisser que la réverbération de leur son sur les murs. On se trouve donc ici devant une sorte de musique acousmatique savante qui aurait jalousement préservé sa passion adolescente pour le sublime grégaire propre au métal.

Résolument plus à sa place dans une galerie d'art que dans un amphithéâtre bondé de métalleux, Menace Ruine s'éloigne pour cette raison de l'underground et boucle en quelque sorte la boucle de notre survol. On pourrait difficilement inscrire dans cette filiation chambranlante qu'est l'undeground, il est plus à l'aise du côté de cette scène résolument plus institutionnalisée que représente Alien8 Recordings, qui publie des stars internationales du noise et de l'expérimental pop comme Merzbau, les George Leningrad, Acid Mothers Temple. Mais c'est aussi pour cette raison que The Die is Cast est intéressant ici. Il marque la fin de notre parcours précisément parce qu'il construit une machine à intégrer les éléments de l'underground pour en faire un objet institutionnel. Autant le cérémoniel métal que la préciosité gothique trouvent ici leur chemin vers les galeries d'art d'une manière qui n'a plus rien de kitsch ou de parodique. Ce son s'adresse à ces jeunes professionnels chic de trente ans et plus qui ont définitivement rangé leurs t-shirts de
Celtic Frost ou leurs capes de vampire sans pour autant renier cette époque de leur jeunesse. La mélodie elle-même possède quelque chose de résolument mélancolique. Elle semble provenir de très loin, de derrière ce mur de textures distorsionnées qui n'est pas sans rappeler la synthèse surchargée de textures des Biberons bâtis.


Mais la richesse de cette mélancolie justifie-t-elle pour autant une place dans notre survol de l'underground québécois? N'est-elle que son chant du cygne? Lorsqu'on tend l'oreille, elle semble pourtant dire un peu plus. Car on trouve aussi dans cette mélancolie un semblant de nostalgie pour la solennité religieuse, pour le sublime chrétien. Car il y a bien du sublime chez Menace Ruine, mais c'est un sublime plus historiquement dense que celui de Godspeed You! Black Emperor par exemple, qui en son temps apparaissait être tout entier tourné vers une forme lyrique pure et sans contenu. Ainsi, alors que Godspeed You! était un projet pratiquement sans parole, le chant de Menace Ruine possède des accents nettement choraux qui puisent dans le patrimoine religieux occidental. Il n'est peut-être pas anodin à ce titre que le groupe émerge à une époque où, autant par le débat sur les accomodements raisonnables que par celui sur le cours d'éthique et culture religieuse, le questionnement sur le patrimoine religieux est à son paroxysme et où, pourrait-on supposer, le refoulement du catholicisme se fait sentir avec le plus d'insistance. Le nom même de Menace Ruine pourrait évoquer ce refoulement et l'inquiétante étrangeté de ce qui persiste malgré sa déchéance, de ce qui se maintient debout malgré son écroulement. Si nous vivons bien dans les limbes de notre propre histoire, Menace Ruine est la trame sonore de notre errance identitaire.


Et une dernière chose: quand le gros Boris m'intimidait quand il chantait du death metal dans les douches de la polyvalente Paul-Hubert de Rimouski en 1993, j'aurais ri dans la face du visiteur du futur qui m'aurait annoncé qu'un jour le metal aurait son pendant artistique raffiné. Et si on m'avait dit au secondaire que ce mouvement du métal artistique, qui est mondial, s'appellerait aussi "Doom Metal", j'aurais dit "comme le jeu d'ordinateur?"; si on m'avait dit que ça s'appelerait aussi "Drone Metal", j'aurais pensé à "droïde comme dans la guerre des étoiles", parce que j'étais vraiment nerd dans ce temps-là.



On peut écouter The Die is Cast de Menace Ruine à partir de leur Myspace, mais encore mieux, Alien8 Recordings offre le téléchargement payant de l'album. Pas de fournisseurs, ça va direct dans leurs poches!


Auteur et critique littéraire, Mathieu Arsenault s'occupe du blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Il y tient des réflexions sur les phénomène culturels actuels comme le design, les jeux vidéo, la cyberculture et sur la manière dont ils peuvent être pensés à travers la culture littéraire.


11 commentaires:

the wolf a dit...

Hey bud
don't know if he's too "fresh" for your blogg but i'd love a special Jean Leloup ... would be nice to have some of his "special" that we can't find on youtube !
anyway, thanks for the blogg ... that's great

Anonyme a dit...

On dit «tHrash metal».

Par ailleurs, que menace Ruine soit le seul album métal méritant d figurer à votre liste, c'est une chose. Mais qu'il soit le seul album anglophone, c'est pour le moins surprenant (pour employer un terme poli).

S.ébastien a dit...

Thanks Wolf. I dig Leloup ever since his 1988 heydays but the fact is, this blog is mainly devoted to uncomped, unreleased or never reissued albums. And since Leloup's backcatalog is still available, I'll pass on an article... for now.

If you uncover some rare Leoup tracks or -better!- unreleased material from his early days, email me! Between you and me, forget his "Starmania 3" song! ehehe ; )

S.ébastien a dit...

Merci de ton commentaire, Anonyme.

Nous ne nous sommes pas arrêté à la langue pour cet exercice, focussant avant tout sur l'aspect Underground de l'album, ensuite le style, la langue, etc. Je ne suis pas fermé à des suggestions supplémentaires (il y en aura dans un prochain article).

Par ailleurs, nous n'avions que très peu d'options pour la période 1972-1981. On sait que ça été faste comme époque, mais on ne pouvait cerner UN album en particulier...

Anonyme a dit...

Vous semblez confondre obscuret underground. J'aurais aimé voir dans votre liste Vent Du Mont Schaar.

S.ébastien a dit...

C'est discutable... La plupart du temps, l'underground incite à l'obscurité. Je pense qu'un artiste peut délibérément choisir de produire un disque underground, mais ne contrôlera jamais son potentiel d'obscurantisme.

J'ai longtemps considéré Vent du Mont Scharr, mais l'ai écarté en fin de compte pour plusieurs raisons:

1) tout le monde s'attendait qu'on le mentionne, et personellement j'aime bien déstabiliser par des "surprises". Le but de l'exercice était partiellement aussi de vous faire découvrir des artistes encore moins connus que ceux déjà largement plebiscités comme "underground".

2) Je trouve l'album de VdMS quelque peu surestimé, et je ne suis pas le seul. J'aime bien, mais pas assez pour lui vouer un culte... ; )

Je publierai bientôt une conclusion à ce panorama de l'underground qui laissera une place aux oubliés. Listez-m'en quelquesuns et acheminez-les moi à kiosquealimonade@yahoo.ca

Doctorak, go! a dit...

En ce qui concerne la distinction entre "obscur" et "underground", il faudrait se reporter à l'introduction. Nous y avons mis de l'avant une définition de l'underground: un album est undergound lorsqu'il se positionne en marge des courants de son époque, nous permettant de prendre une distance critique par rapport à l'image qu'on peut avoir d'elle, et de la nôtre aussi par la même occasion. Un album "obscur" est juste... inconnu. Il n'y a pas forcément quelque chose d'intéressant à dire à son sujet.
On pourrait aussi proposer une autre catégorie qui n'est pas très éloignée d'underground et d'obscur, c'est l'album "culte". Un album peut être culte pour plusieurs raisons, dont celle d'avoir marqué son époque ou les époques suivantes. Ça me semble être le cas du Vent du Mont Shärr. Cet album est réellement culte parce que son côté indie rock franco inaugure à mon sens l'espace de la scène locale. Kaméléon, les Abdis ou Khan Gourou ne peuvent prétendre au statut de culte parce qu'ils n'ont rien inauguré. Ils demeurent singuliers, isolés et signifiants pour cette raison.
Et puis je pourrais partir encore sur le débat franco/anglo, mais quand Anonyme parle, il faut pas trop le prendre au sérieux. On va pas commencer à pogner à chaque fois qu'on essaie de nous troller.

S.ébastien a dit...

Tu marques un point Mathieu et merci de tempérer mon propos. Vrai, MdMS mérite respect pour son approche définitivement indie, ça on aime.

Denis a dit...

Votre article est bien monté et très intéressant.

elisabeth a dit...

hey!
Je suis hors sujet, mais dans tes démarches, est-ce que tu serais tombé sur un disque de Caramel Mou? Mon chum me rabat les oreilles avec eux, probablement du rock alternatif, années 60, début 70s.

Est-ce qu'il existe un engin de recherche sur ton blog si je veux trouver un groupe particulier genre "Les Cailloux"?

S.ébastien a dit...

On est jamais hors sujet ici, Elisabeth, je te rassure! J'espère faire votre soirée en vous confiant que j'ai déjà un article sur l'excellent groupe Caramel Mou: http://patrimoinepq.blogspot.com/2008/09/caramel-mou-caramel-mou-1974-deram-xdef.html

Les recherches spécifiques ne sont pas encore possibles, mais je t'invite à consulter les différentes rubriques "par genres" (voir en marge).

Bonne écoute!