mardi, janvier 24, 2012

Baron Phillipe de Notre-Dame - Hier matin / Micro rêve (1967; Disque Monde 866)

Le journaliste et auteur Jean-Claude Trait s'immisce dans l'antre des Zommz. Il est le troisième personnage sur la droite, à gauche du Baron Filip (Le Petit Journal; juin 1969).


*mise à jour*

Quel personnage fascinant que ce self-proclamé Baron! Lorsque j'ai publié en 2008 la première version de cet article, l'identité de ce mystérieux et déjanté chanteur demeurait nébuleuse. Depuis, le neveu et un proche du Baron sont entrés en contact avec moi et ont généreusement accepté de partager quelques anecdotes au sujet de cet artiste quelque peu contreversé.

Document essentiel de la scène artistique québécoise, Québec Underground 1962-1972 (3 volumes).

Né Philippe Gingras, ce poète et véritable électron libre de la scène montréalaise entre 1965 et 1975 s'associa très tôt aux manifestations marginales de la troupe d'avant-garde L'Horloge. Ce groupuscule rassemblait d'autres jeunes iconoclaste tels Claude Péloquin et Jean Sauvageau (tous deux plus tard du duo Péloquin-Sauvageau), Suzanne Verdal (danseuse et future épouse du sculpteur Arman), les musiciens Dominique Macchiagodenna, et Roland Béchard (aussi batteur pour le groupe Vic & the Conchords de Chatham en Ontario) et le peintre Serge Lemoyne.
Étaient-ce ces mêmes musiciens qui accompagnaient le Baron sur son unique simple? Je ne saurais dire...

Biographie du groupe L'Horloge signée par le Baron Filip (Québec Underground 1962-1972; Tome 1, p. 130-131)

Alors que la contre-culture émergeait internationalement, Gingras devint progressivement pour le Québec l'un des représentants les plus colorés de ces jeunes qu'on désignait dorénavant comme hippies. Proche de leurs idéaux communautaires, apolitiques et artisanaux, il colore leur identité à la sauce québécoise: désormais, en ce qui le concerne, on ne parlera plus de hippies, mais bien de Zommz. Ces fous du peuple, comme on les décrivait, souhaitaient s'adresser à tous les jeunes d'esprit en vue d'offrir des fêtes populaires gratuites à n'importe quel temps de l'année et n'importe où. Pas de doute, l'ambiance est au jeu, à la liberté; baba cool comme disent les Français. C'est dans cet état d'esprit que le Baron Filip popularisera à l'époque son slogan: Y'a rien là! Faut dire que ça devait en prendre beaucoup pour le déstabiliser...


Philippe Gingras, le Baron Filip ou Baron Philippe de Notre-Dame.

En partenariat avec le magazine underground Logos, il organisa sur le campus de l'Université McGill en juillet 1969 une grande «kermesse bilingue» où convergergèrent tous les hippies et Zommz de la métropole. Au programme, des mariages hippies nus, divers happenings et la musique psychédélique du groupe Le 25e Régiment! Plus tard, il fondera un organisme d'entraide nommé La Légion Humaine. L'entreprise se définissait comme un mouvement sans but lucratif, non politique et non religieux. Tous peuvent en faire partie; la seule condition c'est d'être jeune (...) On veut recruter des membres dans toutes les classes sociales; ceux qui sont sans le sou pourront réaliser les projets que les plus aisés financeront. Toujours poète, il poursuivra ses associations avec la scène de l'époque, en pleine ébulition, oeuvrant notamment aux côtés de Denis Vanier et d'un certain Pierrot Léger, dit Pierrot le Fou (membre original du trio La Sainte Trinité avec Plume Latraverse et le Docteur Landry).

Un lecteur nous a écrit pour partager ses souvenirs du Baron Filip (merci Guy). Je ne sais pas grand chose sur la carrière artistique du Baron. Je l'ai rencontré à Noel en 1972 à Ste-Hélène de Chester chez Jean Guernon, un collaborateur de Mainmise (et candidat pour le parti Vert aux dernières élections), il revenait alors d'Europe. Il a loué une grange dans le cinquième rang qu'il avait converti en maison. Un vrai shack pas chauffable en hiver, isolé avec du foin, pas d'eau courante ni d'électricité.


Le Baron Filip dans les années 70.

J'y ai passé mes vacances à l'été 73, âgé de 15 ans, j'était encore au secondaire. Ce n'était pas un retour à la terre, Philippe avait besoin d'un endroit ou vivre sa douce folie en paix. Il avait bien un jardin mais il n'a réussi qu'a y faire pousser des mauvaises herbes, malgré les ohm mani padné ohm chantés chaque matin. On discutait de tout, musique, philosophie, politique, art, littérature... Le temps s'écoulait lentement, on ne savait pas quel jour c'était, il n'y avait même pas d'horloge. Ce même été, il a organisé un happening à Victoriaville avec musique improvisée, peinture en direct, poésie et théâtre absurde. Il faisait flipper les bons citoyens avec sa barbe, ses cheveux aux épaules, ses ongles vernis, ses bagues et ses vêtements bizzares. Je l'ai même vu un après-midi rouler à vélo sur la rue principale habillé en roi, portant une couronne et une cape. Il maîtrisait l'art de la provoquation et il ne faut pas oublier que c'était il y a 40 ans. Je suis retourné à Montréal en septembre pour la rentrée des classes au grand soulagement de ma mère. La grange était passée au feu à l'hiver 74, Philippe s'en était sorti avec son vin de pissenlit mais sa bibliothèque et ses archives s'étaient envolées en fumée, une grande perte. Je l'ai perdu de vue un bon bout de temps. Je l'ai revu en 77, je pense qu'il revenait de Vancouver, il habitait avec sa copine un taudis au centre ville près du quartier chinois et vendait des champignons rigolos. Peu de temps après, je suis déménagé dans les Laurentides. J'ai appris sa mort, avec sa copine, dans un accident de la route au Lac-Saint-Jean à l'hiver 79.


Publié sur la microscopique étiquette Disques Monde (Les Différents, Le Spectre, Les Moribonds) l'unique simple du Baron Phillipe de Notre-Dame à de quoi surprendre! Les deux titres (sous la plume d'un certain J. Lalune) s'animent d'une prose surréaliste se défonçant au joual. Gingras ne possède pas une voix de rossignol, mais ce chant nasillard sied admirablement sa prose quasi Ti-Pop. Dans l'ensemble, le résultat se compare à ce que de joyeux marginaux tels Réal Barrette ou Roger Magnan réalisaient déjà à l'époque. La face A, Hier Matin, étonne par son approche grinçante. En effet, ce sale folk jugband rappelera le son de Country Joe & the Fish ou bien les notes burlesques des premiers Zappa: une complainte à se stoner la fraise (pour reprendre Satan Bélanger):

Hier matin, vous m'croirez pas: tout allait ben!
(C'est comme s'il flottait)
Y'avait des fleurs et puis des arbres et des mouches tout l'tour de mon jardin

J'ai bu un café, vous m'croirez pas, mais j'ai mis deux cubes.

(Y'a mis deux cubes de sucre)
Y'avait des tourbillons de lait qui m'disaient: «Embarque donc dans ma tasse!»

Micro rêve, la face B, réserve la plus belle surprise: un rock garage racontant les déboires d'un Baron particulièrement émêché. Ce titre original s'inscrit définitivement dans la lignées des compilations Nuggets ou Pebbles (écoutez ce solo de guitare en deux temps!). Il canalise frustrations et nonchalence aux travers d'un texte qui, bien qu'absent de toute profondeur, captive et vous colle entre les oreilles dès la première écoute.

Un jour tu passais dans mon rêve. Y'avait un micro sur ta chaise.
Et puis tu m'as dit:«M'aimes-tu chéri?». J't'ai répondu: «Ouais, chu ben parti!»
Ma p'tite rose toute noire. Que dois-je faire pour t'avoir?J'casserais tout'; j'défoncerais tout'. J'en peux pu'! J'veux rien savoir!


Je tiens à remercier Guy et Maïté (neveu du Baron) pour leurs témoignages. Maïté cherche à colliger le plus d'informations quant au parcours artistique de son oncle, quelque peu renié depuis par la famille Gingras. Si vous avez des informations supplémentaires, n'hésitez pas à me contacter et je lui transmettrait le tout. Un merci tout spécial aussi à l'auteur d'une page Web dédiée exclusivement aux Zommz qui m'a permis de poursuivre mon enquête.

Unique single release from the mysterious Baron Phillipe de Notre-Dame (song entitled to an unknown J. Lalune) from 1967 (?) on the tiny Disques Monde label (home to garage legends Les Différents). While the A side labours on a stoned Country-Joe-&-the-Fish-styled jugband, the B side is a great garage number in the Nuggets/Pebbles vein. Both songs are sung in a characteristic "joual" accent from Quebec (quite adventurous from it's release date).



5 commentaires:

Esmenard Victor a dit...

J'ai un peu honte parce que j'ai pas laissé beaucoup de commentaires, mais là je suis obligé ;) pour signaler un petit problème de lien. Je n'arrive pas à télécharger le disque.

Merci :)

S.ébastien a dit...

Merci Victor. Je corrigerai le lien et insérerai un "player" dans l'article dans quelques heures... ; )

S.ébastien a dit...

Tout fonctionne maintenant, le lien a aussi été corrigé. Bonne écoute!

Simon a dit...

Finalement il a mené une vie assez intéressante ce Baron.

Merci pour les info supplémentaires

S.ébastien a dit...

Merci Simon.
Effectivement et j'aime bien célébrer ces figures underground de l'underground québécois. La connexion avec Péloquin-Sauvageau est assez surprenante, faudrait que je leur en parle... ; )