

Jean Fortier - Jean Fortier (1970; Columbia FS723)
Poursuivant notre survol du jeune auteur-compositeur, attardons-nous maintenant à son unique album éponyme. L'année 1970 semble représenter un instant définitif dans la pop Québécoise. Déjà, sous l'impulsion d'un joyeux cocktail culturel à doses d'Expo 67, d'Osstid'show et autres Belles-Soeurs, elle se mute, s'intensifie et affirme maintenant sans pudeur sa modernité. Elle définie à chaud son identité dans les premières années de la décennie. Remémorez-vous les albums pop enregistrés ou publiés à l'époque. Aux côtés du colossale et indispensable Jaune de Jean-Pierre Ferland (1970; Barclay 80090), plusieurs auteurs-compositeurs, souvent déjà bien établis, innovaient chacun à leur manière: Luc & Lise Cousineau (Tout le monde est heureux?!; 1970; Polydor 2917.006), Donald Lautrec (Fluffy; 1972; Trans-World TWK-6501), Plume (Triniterre, 1971; Zodiaque ZO-6905), Les Kanto (Serais-tu un de mes amis?; 1971; Trans-Canada TC 774) et même Serge Laprade (1970; London SDL 30008; Paroles, musique & arrangements de Gérard Lambert) ainsi que Joël Denis (1971; Profil PRO 6061; titres de Réal Barrette, production de Jean Baulne). Les oreilles tendues vers le monde entier, les influences internationales fusent et cimentent notre nouvelle approche envers la pop. Et c'est dans cette mouvance que Fortier s'inscrit, publiant en 1971 son ultime album.
Dès les premières notes percutantes de La reine araignée, le ton est donné. Fortier nous dévoilait déjà son côté obscure sur son simple Moneyville, mais cette introduction rassemble déjà en elle-seule les nombreuses facettes du chanteur: la fine ironie des ritournelles, les sonorités soul-gospel des choeurs, le crescendo dramatique de la Chanson, les notes acérées de la guitare et des cuivres qui déhanchent, tout y est! Serait-ce à nouveau la cupidité qui se camouflerait sous les traîts de cette reine araignée?
La Reine Araignée; celle qui a beaucoup, beaucoup d'argent.
La prochaine araignée; celle qui se paie des voyage dans le temps (...)
Compte ses mailles, et vaille que vaille.
Des orgies de sang!
Nous serons entourés -et c'est nous qui allons saigner!- de toiles d'araignée.
Peu de temps après la sortie du disque, Donald Lautrec reprenait déjà cette chanson lors d'un tour de chant à Radio-Canada (Zoom sur Donald Lautrec, juillet 1971; Trans-World, TWF-6803), démontrant du même coup les affinités qu'il partageait avec Fortier. En effet, les deux chanteurs oscillent à leur manière entre la pop saccharine et de sombres ballades plutôt soul, chacun dévoilant au passage sa propre personnalité black.
Cette prédilection pour le soul s'intensifie plus loin sur un titre sans équivoque, La vie en noir, où Fortier exorcisant sa «double personnalité» cherche à manifester sa sensibilité noire. Il aspire au soul et à la voix des chanteurs Noirs: Je me vois Blanc, mais je me dis Noir.
Je vis la voix des Noirs.
Je vois la vie en noir, je vois la vie en noir.
Y'a t-il un courant d'air qui pourrait m'enrhumer?
De sorte que ma voix se mette à railler.
Ma voix! Ma voix à moi! Ma voix à moi n'est pas encore suffisament colorée!
Une seconde partie plus bluesée feutre l'ambiance et met en scène un Fortier mystique dans sa quête pour la voix rêvée alors qu'un enfant Noir lui tend un miroir lui révélant sa véritable identité: des cheveux blonds et la gorge d'un Noir. Ailleurs, c'est la naïveté du propos qui charme au premier abord, révélant par la suite des arrangements complexes et originaux. Le ton demeure léger, mais bénificie d'un récit imagé et sincère. Qu'il s'agisse des avantages d'une simple marche à travers son quartier (La marche à pieds) puis ironiquement des accidents routiers (Léon non plus), Fortier sait habiller ses sujets d'une émotion qui amalgame le tout à chaque coup. Ce dernier titre tire particulièrement profit d'une ligne de basse inspirée et d'un solide couplage du Hammond à la guitare fuzzée.
La chanson pour Whizzim boucle cette suite de titres plus bubblegum; sous ses airs nostalgiques, la simple et délicate mélodie honky-tonk du piano à de quoi séduire. Elle tomberait bientôt dans l'oreille de Monique Leyrac qui n'hésiterait pas à reprendre ce titre sur son album Qui êtes-vous Monique Leyrac? (1972). Ces deux reprises (incluant Lautrec) n'étaient d'ailleurs pas les premières collaborationsde Fortier aux registres d'autres artistes. Je vous invite à consulter les notes à la fin de l'article pour une discographie complète (Merci au Rapailleur Musical ainsi qu'à Martin Yvon pour leurs précieux témoignages).
Plus loin, une trilogie délicieusement plannante s'ammorce en douceur avec Prends ton temps, une ballade en hommage à l'oisiveté à deux. Le groupe est toujours aussi en symbiose avec son chanteur, enveloppé des choeurs de Yves Lapierre; comme un jeune Bob Dylan rencontrant les Hawks (The Band) pour s'électrifier, Fortier a décidément trouvé les musiciens qui lui fallait pour rugir hors des Cailloux! À l'écoute des paroles de Philistins, un titre de Brassens, on comprend l'intérêt de Fortier d'en faire son unique reprise. En vrai filou, le guitariste canarde son chanteur de rafales bluesées. La paix soit avec vous, qui clot l'album, annonce déjà les mouvances pop-progressives des années à venir. Fortier dévoile son ton prophétique, incite avec passion à miser sur la paix et, sur une longue finale, s'efface avec fracas.
T'as rien qu'une vie ç'ta toi, tu t'la fais comme tu la veux.
Tu la veux en couleurs, t'as du coeur plein ton jeu.
T'as les ch'veux longs, les gens disent que t'é sale.
Tu r'sembles à Jésus Christ, tu passes pour une pédale.
Comme disait Sinatra, ça peut devenir un maudit bon placement... À l'écoute de son unique album, on constate à quel point il importait pour Fortier. La production décoiffait, la pochette avait tout pour fasciner (gracieuseté de son frère, Michel Fortier, membre de Chiendent), les attentes étaient grandes, mais Fortier dû déclarer forfait. En 1971, il succombait à un cancer cérébral; il venait d'avoir 24 ans. Quelques mois plus tard, Franck Dervieux, son arrangeur, perdi sa bataille contre un cancer similaire, peu de temps après avoir aussi complété la production de son unique album. Martin Yvon se remémore:
Voici une discographie complémentaire de titres de Fortier proposés à d'autres artistes. Si vous possédiez un de ces albums et souhaitiez contribuer un des titres énumérés, il me fera plaisir de les publier pour ainsi rendre hommage à la courte mais prospère carrière du chanteur.Cette prédilection pour le soul s'intensifie plus loin sur un titre sans équivoque, La vie en noir, où Fortier exorcisant sa «double personnalité» cherche à manifester sa sensibilité noire. Il aspire au soul et à la voix des chanteurs Noirs: Je me vois Blanc, mais je me dis Noir.
Je vis la voix des Noirs.
Je vois la vie en noir, je vois la vie en noir.
Y'a t-il un courant d'air qui pourrait m'enrhumer?
De sorte que ma voix se mette à railler.
Ma voix! Ma voix à moi! Ma voix à moi n'est pas encore suffisament colorée!
Une seconde partie plus bluesée feutre l'ambiance et met en scène un Fortier mystique dans sa quête pour la voix rêvée alors qu'un enfant Noir lui tend un miroir lui révélant sa véritable identité: des cheveux blonds et la gorge d'un Noir. Ailleurs, c'est la naïveté du propos qui charme au premier abord, révélant par la suite des arrangements complexes et originaux. Le ton demeure léger, mais bénificie d'un récit imagé et sincère. Qu'il s'agisse des avantages d'une simple marche à travers son quartier (La marche à pieds) puis ironiquement des accidents routiers (Léon non plus), Fortier sait habiller ses sujets d'une émotion qui amalgame le tout à chaque coup. Ce dernier titre tire particulièrement profit d'une ligne de basse inspirée et d'un solide couplage du Hammond à la guitare fuzzée.
La chanson pour Whizzim boucle cette suite de titres plus bubblegum; sous ses airs nostalgiques, la simple et délicate mélodie honky-tonk du piano à de quoi séduire. Elle tomberait bientôt dans l'oreille de Monique Leyrac qui n'hésiterait pas à reprendre ce titre sur son album Qui êtes-vous Monique Leyrac? (1972). Ces deux reprises (incluant Lautrec) n'étaient d'ailleurs pas les premières collaborationsde Fortier aux registres d'autres artistes. Je vous invite à consulter les notes à la fin de l'article pour une discographie complète (Merci au Rapailleur Musical ainsi qu'à Martin Yvon pour leurs précieux témoignages).
Plus loin, une trilogie délicieusement plannante s'ammorce en douceur avec Prends ton temps, une ballade en hommage à l'oisiveté à deux. Le groupe est toujours aussi en symbiose avec son chanteur, enveloppé des choeurs de Yves Lapierre; comme un jeune Bob Dylan rencontrant les Hawks (The Band) pour s'électrifier, Fortier a décidément trouvé les musiciens qui lui fallait pour rugir hors des Cailloux! À l'écoute des paroles de Philistins, un titre de Brassens, on comprend l'intérêt de Fortier d'en faire son unique reprise. En vrai filou, le guitariste canarde son chanteur de rafales bluesées. La paix soit avec vous, qui clot l'album, annonce déjà les mouvances pop-progressives des années à venir. Fortier dévoile son ton prophétique, incite avec passion à miser sur la paix et, sur une longue finale, s'efface avec fracas.
T'as rien qu'une vie ç'ta toi, tu t'la fais comme tu la veux.
Tu la veux en couleurs, t'as du coeur plein ton jeu.
T'as les ch'veux longs, les gens disent que t'é sale.
Tu r'sembles à Jésus Christ, tu passes pour une pédale.
Comme disait Sinatra, ça peut devenir un maudit bon placement... À l'écoute de son unique album, on constate à quel point il importait pour Fortier. La production décoiffait, la pochette avait tout pour fasciner (gracieuseté de son frère, Michel Fortier, membre de Chiendent), les attentes étaient grandes, mais Fortier dû déclarer forfait. En 1971, il succombait à un cancer cérébral; il venait d'avoir 24 ans. Quelques mois plus tard, Franck Dervieux, son arrangeur, perdi sa bataille contre un cancer similaire, peu de temps après avoir aussi complété la production de son unique album. Martin Yvon se remémore:
Je me souviens un peu de son émission à la télévision avec Les Cailloux et j'ai beaucoup écouté leur premier disque. Puis, j'ai aussi vu à la télévision Jean Fortier chanter à l'émission de Claude Blanchard (où ce dernier chantait fréquemment «Que reste-t-i?»). Lorsque j'ai appris par un journal à potins que Fortier était atteint d'une tumeur au cerveau et qu'on le présentait alors sous toutes ses coutures, cela m'avait assez touché.
J'ai récemment découvert ce qui pourrait bien être la dernière et saisissante entrevue qu'accordait le chanteur sur son lit d'hôpital en septembre 1970. Toujours aussi candide et lucide, Fortier se révèle amaigri et partiellement paralysé sur tout le côté gauche de son corps. Le diagnostic demeurait flou (trop de protéines dans le liquide rachydien ). Tragiquement et à son insu, un foudroyant cancer contrecarait déjà toute forme de rémission; les jours étaient comptés... À la première lecture, le fan en moi resta de glace, stoïc devant un tel témoignage. L'entrevue prit alors un détour inattendu. Soucieux d'élucider le mystère de sa soudaine maladie, Fortier trace ainsi un lien avec la consommation récente d'un joint de marijuana différent :
Un soir j'étais chez des gens que je connaissais peu et ils m'ont invité à fumer de la marijuana. Je n'avais pas fumé depuis un an. Je ne sais ce que contenanit cette marijuana, mais j'ai fait un «mauvais voyage». J'en ai d'ailleurs parlé à mes médecins. Jamais je n'avais réagi de cette façon. J'ai été obligé de m'enfermer dans une chambre, chez ces personnes, avec mon épouse. Sans elle, je ne sais ce que je serais devenu. Il est possible qu'à un moment, une obsession ait cause une crise psychique... je ne puis le dire avec certitude, mais c'est bien possible. Dorénavant, bien fini pour moi ces voyages, j'ai eu le mien. Je vous dis cela pour que les jeunes qui liront ce papier pensent avant d'agir. Je ne suis pas un croulant, du moins je le pense, et peut-être qu'ils me croieront. Qu'ils s'imaginent un instant la paralysie sur un lit d'hôpital. Qu'ils regardent mes photos, ils comprendront...
J'ai longtemps hésité avant de partager cet album. Dès que j'ai entendu La Reine Araignée, j'étais convaincu du talent et de l'originalité de Fortier et ce n'est qu'après plusieurs écoutes que j'ai pu en apprécier chaque facette. Une poésie singulière émane de ces quelques rares titres; cet album éponyme est de ceux qui à force de s'incruster entre vos oreilles, génère toujours plus de questions. Vivant, aurait-il pu promouvoir et vivre cet album sur scène assez pour le hisser dans les palmarès? J'en reste convaincu. Malgré la maladie, Fortier gardait un moral exemplaire et planifiait déjà son prochain projet: une comédie musicale intitulée Zoé & Pamplemousse. Il s'agissait d'une satyre de la génération flower-fruit-drugs pour laquelle il entrevoyait déjà la participation d'Yvon Deschamps et Françoise Lemieux dans les rôles principaux. Le projet ne verrait malheureusement jamais le jour et il n'en tient qu'à vous d'imaginer comment cet étonnant spectacle aurait pu se manifester
Voici certainement un de mes albums Québécois fétiches, tous styles confondus. Ce petit bijou tarde toujours à être gracié d'une quelconque réédition, mais devant le nombre de courriels reçus pour la première partie (Catalogues Gamma, Barclay, Columbia) l'absence d'une anthologie officielle n'estompe pas la mémoire du plus blond des Cailloux. Laissez votre commentaire en téléchargeant!
Un soir j'étais chez des gens que je connaissais peu et ils m'ont invité à fumer de la marijuana. Je n'avais pas fumé depuis un an. Je ne sais ce que contenanit cette marijuana, mais j'ai fait un «mauvais voyage». J'en ai d'ailleurs parlé à mes médecins. Jamais je n'avais réagi de cette façon. J'ai été obligé de m'enfermer dans une chambre, chez ces personnes, avec mon épouse. Sans elle, je ne sais ce que je serais devenu. Il est possible qu'à un moment, une obsession ait cause une crise psychique... je ne puis le dire avec certitude, mais c'est bien possible. Dorénavant, bien fini pour moi ces voyages, j'ai eu le mien. Je vous dis cela pour que les jeunes qui liront ce papier pensent avant d'agir. Je ne suis pas un croulant, du moins je le pense, et peut-être qu'ils me croieront. Qu'ils s'imaginent un instant la paralysie sur un lit d'hôpital. Qu'ils regardent mes photos, ils comprendront...
J'ai longtemps hésité avant de partager cet album. Dès que j'ai entendu La Reine Araignée, j'étais convaincu du talent et de l'originalité de Fortier et ce n'est qu'après plusieurs écoutes que j'ai pu en apprécier chaque facette. Une poésie singulière émane de ces quelques rares titres; cet album éponyme est de ceux qui à force de s'incruster entre vos oreilles, génère toujours plus de questions. Vivant, aurait-il pu promouvoir et vivre cet album sur scène assez pour le hisser dans les palmarès? J'en reste convaincu. Malgré la maladie, Fortier gardait un moral exemplaire et planifiait déjà son prochain projet: une comédie musicale intitulée Zoé & Pamplemousse. Il s'agissait d'une satyre de la génération flower-fruit-drugs pour laquelle il entrevoyait déjà la participation d'Yvon Deschamps et Françoise Lemieux dans les rôles principaux. Le projet ne verrait malheureusement jamais le jour et il n'en tient qu'à vous d'imaginer comment cet étonnant spectacle aurait pu se manifester
Voici certainement un de mes albums Québécois fétiches, tous styles confondus. Ce petit bijou tarde toujours à être gracié d'une quelconque réédition, mais devant le nombre de courriels reçus pour la première partie (Catalogues Gamma, Barclay, Columbia) l'absence d'une anthologie officielle n'estompe pas la mémoire du plus blond des Cailloux. Laissez votre commentaire en téléchargeant!
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Jean Fortier - Jean Fortier (1970; Columbia FS723)

































