mercredi, mars 11, 2009






Jean Fortier - Jean Fortier (1970; Columbia
FS723)

Poursuivant notre survol du jeune auteur-compositeur, attardons-nous maintenant à son unique album éponyme. L'année 1970 semble représenter un instant définitif dans la pop Québécoise. Déjà, sous l'impulsion d'un joyeux cocktail culturel à doses d'Expo 67, d'Osstid'show et autres Belles-Soeurs, elle se mute, s'intensifie et affirme maintenant sans pudeur sa modernité. Elle définie à chaud son identité dans les premières années de la décennie. Remémorez-vous les albums pop enregistrés ou publiés à l'époque. Aux côtés du colossale et indispensable Jaune de Jean-Pierre Ferland (1970; Barclay 80090), plusieurs auteurs-compositeurs, souvent déjà bien établis, innovaient chacun à leur manière: Luc & Lise Cousineau (Tout le monde est heureux?!; 1970; Polydor 2917.006), Donald Lautrec (Fluffy; 1972; Trans-World TWK-6501), Plume (Triniterre, 1971; Zodiaque ZO-6905), Les Kanto (Serais-tu un de mes amis?; 1971; Trans-Canada TC 774) et même Serge Laprade (1970; London SDL 30008; Paroles, musique & arrangements de Gérard Lambert) ainsi que Joël Denis (1971; Profil PRO 6061; titres de Réal Barrette, production de Jean Baulne). Les oreilles tendues vers le monde entier, les influences internationales fusent et cimentent notre nouvelle approche envers la pop. Et c'est dans cette mouvance que Fortier s'inscrit, publiant en 1971 son ultime album.

Dès les premières notes percutantes de La reine araignée, le ton est donné. Fortier nous dévoilait déjà son côté obscure sur son simple Moneyville, mais cette introduction rassemble déjà en elle-seule les nombreuses facettes du chanteur: la fine ironie des ritournelles, les sonorités soul-gospel des choeurs, le crescendo dramatique de la Chanson, les notes acérées de la guitare et des cuivres qui déhanchent, tout y est! Serait-ce à nouveau la cupidité qui se camouflerait sous les traîts de cette reine araignée?

La Reine Araignée; celle qui a beaucoup, beaucoup d'argent.
La prochaine araignée; celle qui se paie des voyage dans le temps (...)
Compte ses mailles, et vaille que vaille.
Des orgies de sang!
Nous serons entourés -et c'est nous qui allons saigner!- de toiles d'araignée.


Peu de temps après la sortie du disque, Donald Lautrec reprenait déjà cette chanson lors d'un tour de chant à Radio-Canada (Zoom sur Donald Lautrec, juillet 1971; Trans-World, TWF-6803), démontrant du même coup les affinités qu'il partageait avec Fortier. En effet, les deux chanteurs oscillent à leur manière entre la pop saccharine et de sombres ballades plutôt soul, chacun dévoilant au passage sa propre personnalité black.




Cette prédilection pour le soul s'intensifie plus loin sur un titre sans équivoque, La vie en noir, où Fortier exorcisant sa «double personnalité» cherche à manifester sa sensibilité noire. Il aspire au soul et à la voix des chanteurs Noirs: Je me vois Blanc, mais je me dis Noir.


Je vis la voix des Noirs.
Je vois la vie en noir, je vois la vie en noir.

Y'a t-il un courant d'air qui pourrait m'enrhumer?

De sorte que ma voix se mette à railler.

Ma voix! Ma voix à moi! Ma voix à moi n'est pas encore suffisament colorée!


Une seconde partie plus bluesée feutre l'ambiance et met en scène un Fortier mystique dans sa quête pour la voix rêvée alors qu'un enfant Noir lui tend un miroir lui révélant sa véritable identité: des cheveux blonds et la gorge d'un Noir. Ailleurs, c'est la naïveté du propos qui charme au premier abord, révélant par la suite des arrangements complexes et originaux. Le ton demeure léger, mais bénificie d'un récit imagé et sincère. Qu'il s'agisse des avantages d'une simple marche à travers son quartier (La marche à pieds) puis ironiquement des accidents routiers (Léon non plus), Fortier sait habiller ses sujets d'une émotion qui amalgame le tout à chaque coup. Ce dernier titre tire particulièrement profit d'une ligne de basse inspirée et d'un solide couplage du Hammond à la guitare fuzzée.



La chanson pour Whizzim boucle cette suite de titres plus bubblegum; sous ses airs nostalgiques, la simple et délicate mélodie honky-tonk du piano à de quoi séduire. Elle tomberait bientôt dans l'oreille de Monique Leyrac qui n'hésiterait pas à reprendre ce titre sur son album Qui êtes-vous Monique Leyrac? (1972). Ces deux reprises (incluant Lautrec) n'étaient d'ailleurs pas les premières collaborationsde Fortier aux registres d'autres artistes. Je vous invite à consulter les notes à la fin de l'article pour une discographie complète (Merci au Rapailleur Musical ainsi qu'à Martin Yvon pour leurs précieux témoignages).

Plus loin, une trilogie délicieusement plannante s'ammorce en douceur avec Prends ton temps, une ballade en hommage à l'oisiveté à deux. Le groupe est toujours aussi en symbiose avec son chanteur, enveloppé des choeurs de Yves Lapierre; comme un jeune Bob Dylan rencontrant les Hawks (The Band) pour s'électrifier, Fortier a décidément trouvé les musiciens qui lui fallait pour rugir hors des Cailloux! À l'écoute des paroles de Philistins, un titre de Brassens, on comprend l'intérêt de Fortier d'en faire son unique reprise. En vrai filou, le guitariste canarde son chanteur de rafales bluesées. La paix soit avec vous, qui clot l'album, annonce déjà les mouvances pop-progressives des années à venir. Fortier dévoile son ton prophétique, incite avec passion à miser sur la paix et, sur une longue finale, s'efface avec fracas.

T'as rien qu'une vie ç'ta toi, tu t'la fais comme tu la veux.

Tu la veux en couleurs, t'as du coeur plein ton jeu.

T'as les ch'veux longs, les gens disent que t'é sale.

Tu r'sembles à Jésus Christ, tu passes pour une pédale.


Comme disait Sinatra, ça peut devenir un maudit bon placement... À l'écoute de son unique album, on constate à quel point il importait pour Fortier. La production décoiffait, la pochette avait tout pour fasciner (gracieuseté de son frère, Michel Fortier, membre de Chiendent), les attentes étaient grandes, mais Fortier dû déclarer forfait. En 1971, il succombait à un cancer cérébral; il venait d'avoir 24 ans. Quelques mois plus tard, Franck Dervieux, son arrangeur, perdi sa bataille contre un cancer similaire, peu de temps après avoir aussi complété la production de son unique album. Martin Yvon se remémore:

Je me souviens un peu de son émission à la télévision avec Les Cailloux et j'ai beaucoup écouté leur premier disque. Puis, j'ai aussi vu à la télévision Jean Fortier chanter à l'émission de Claude Blanchard (où ce dernier chantait fréquemment «Que reste-t-i?»). Lorsque j'ai appris par un journal à potins que Fortier était atteint d'une tumeur au cerveau et qu'on le présentait alors sous toutes ses coutures, cela m'avait assez touché.


La dernière entrevue avec Jean Fortier (Journal des Vedettes, 5 septembre 1970)

J'ai récemment découvert ce qui pourrait bien être la dernière et saisissante entrevue qu'accordait le chanteur sur son lit d'hôpital en septembre 1970. Toujours aussi candide et lucide, Fortier se révèle amaigri et partiellement paralysé sur tout le côté gauche de son corps. Le diagnostic demeurait flou (trop de protéines dans le liquide rachydien ). Tragiquement et à son insu, un foudroyant cancer contrecarait déjà toute forme de rémission; les jours étaient comptés... À la première lecture, le fan en moi resta de glace, stoïc devant un tel témoignage. L'entrevue prit alors un détour inattendu. Soucieux d'élucider le mystère de sa soudaine maladie, Fortier trace ainsi un lien avec la consommation récente d'un joint de marijuana différent :

Un soir j'étais chez des gens que je connaissais peu et ils m'ont invité à fumer de la marijuana. Je n'avais pas fumé depuis un an. Je ne sais ce que contenanit cette marijuana, mais j'ai fait un «mauvais voyage». J'en ai d'ailleurs parlé à mes médecins. Jamais je n'avais réagi de cette façon. J'ai été obligé de m'enfermer dans une chambre, chez ces personnes, avec mon épouse. Sans elle, je ne sais ce que je serais devenu. Il est possible qu'à un moment, une obsession ait cause une crise psychique... je ne puis le dire avec certitude, mais c'est bien possible. Dorénavant, bien fini pour moi ces voyages, j'ai eu le mien. Je vous dis cela pour que les jeunes qui liront ce papier pensent avant d'agir. Je ne suis pas un croulant, du moins je le pense, et peut-être qu'ils me croieront. Qu'ils s'imaginent un instant la paralysie sur un lit d'hôpital. Qu'ils regardent mes photos, ils comprendront...


J'ai longtemps hésité avant de partager cet album. Dès que j'ai entendu La Reine Araignée, j'étais convaincu du talent et de l'originalité de Fortier et ce n'est qu'après plusieurs écoutes que j'ai pu en apprécier chaque facette. Une poésie singulière émane de ces quelques rares titres; cet album éponyme est de ceux qui à force de s'incruster entre vos oreilles, génère toujours plus de questions. Vivant, aurait-il pu promouvoir et vivre cet album sur scène assez pour le hisser dans les palmarès? J'en reste convaincu. Malgré la maladie, Fortier gardait un moral exemplaire et planifiait déjà son prochain projet: une comédie musicale intitulée Zoé & Pamplemousse. Il s'agissait d'une satyre de la génération flower-fruit-drugs pour laquelle il entrevoyait déjà la participation d'Yvon Deschamps et Françoise Lemieux dans les rôles principaux. Le projet ne verrait malheureusement jamais le jour et il n'en tient qu'à vous d'imaginer comment cet étonnant spectacle aurait pu se manifester

Voici certainement un de mes albums Québécois fétiches, tous styles confondus. Ce petit bijou tarde toujours à être gracié d'une quelconque réédition, mais devant le nombre de courriels reçus pour la première partie (Catalogues Gamma, Barclay, Columbia) l'absence d'une anthologie officielle n'estompe pas la mémoire du plus blond des Cailloux. Laissez votre commentaire en téléchargeant!



Voici une discographie complémentaire de titres de Fortier proposés à d'autres artistes. Si vous possédiez un de ces albums et souhaitiez contribuer un des titres énumérés, il me fera plaisir de les publier pour ainsi rendre hommage à la courte mais prospère carrière du chanteur.

Renée Claude - Volume 4 (1966)
De ta tendresse, La chanson brêve & Marguerite.
Nicole Perrier -
Nicole Perrier (1966)
J'ai tant rêvé (Jean Fortier, André Gagnon)
Monique Leyrac -
Monique Leyrac (1969)
Si tu veux me garder
Pauline Julien -
Comme je crie, comme je chante (1969)
Exil (Gilbert Langevin, Jean Fortier)
Ginette Ravel -
Ginette Ravel (1970)
Les chevaux de bois & Prière Païenne (Fortier, Dervieux)
Donald Lautrec - Zoom sur Donald Lautrec (1971)
La reine araignée
Monique Leyrac -
Qui êtes-vous Monique Leyrac? (1972)
Eugénie & La chanson pour Whizzim


Téléchargez cet album / Download this album:

Jean Fortier - Jean Fortier (1970; Columbia FS723)

samedi, mars 07, 2009


Pierre Gravel & les Productions Cobello-Paradis (1967)

Ces deux agences d'artistes, respectivement de Granby et Montréal, publiaient dans l'édition du 20 mai 1967 du journal Photo-Vedettes leurs nouveaux talents, les «meilleurs groupes de la province». Le glas sonnait pour les groupes yéyé, alors que de nouveaux noms tentaient de s'imposer! Au menu, de rares photos de noms maintenant bien connus des collectionneurs: Les Moribonds, Les Révoltés, Les Makadams & Les Impôt-Cible pour ne nommer que ceux-ci. De plus, on vous confirmera enfin ce que vous redoutiez déjà: le groupe Les Madgiks trouverait son inspiration en visitant les cimetières! Visiblement, Les Héritiers n'avaient toujours pas effectué leur visite chez le photographe... Merci à Lucien Bonneville, qui était aussi à l'époque employé à l'Agence PG, d'avoir partagé ces rares photos promotionnelles.
















dimanche, février 22, 2009




Walter Boudreau, Raôul Duguay & 333 musiciens invités

Dans le cadre de sa programmation 2009, le Festival Montréal / Nouvelle Musique (MNM) proposait le 22 février dernier un rare concert. Sous le titre Chantez avec Raôul Duguay, ce happening des plus réussis réunissait à l'Église St-Jean-Baptiste de Montréal ces deux anciens membres de l'Infonie pour l'interprétation de "In C", une oeuvre de 1964 de Terry Riley. Cette pièce avait d'ailleurs été interprétée et enregistrée en septembre 1970 par l'Infonie pour son second album, Mantra ( ou Vol. 33)


Ce concert en compagnie de Louise-Andrée Baril (piano), Annabelle Renzo (harpe), Evan Green (sitar), l'ancien Infoniaque et membre passé du Quatuor du (Nouveau) Jazz libre du Québec Guy Thouin (tablas), Julien Grégoire & Robert Slapcoff (percussions) et Jean-Willy Kunz (orgue) était enrichi d'une orchestration extraordinaire réunissant 333 chanteurs et musiciens invités. Chapeau au organisateurs d'avoir réussi à rassembler plus de 24 choeurs locaux, ensembles vocaux et groupes d'harmonie de Montréal: l'église était pleine à craquer (ou presque)! Des chanteurs éparpillés un peu partout, des musiciens sous les jubés; Boudreau et son ensemble sur la scène faisaient face à Duguay, juché sur une une petite plateforme érigée au centre de l'allée centrale, sous la voute principale. À mesure que la performance évoluait, Boudreau faisait l'aller-retour dans l'allée principale en brandissant une ou plusieurs pancarte(s) indiquant le segment à jouer. Une si grande foule rassemblée dans le seule but d'entretenir une singulière vibration, cette suite nébuleuse de 53 osmoses qu'on en vient immédiatement à qualifier de «mantra»: voilà un rare événement auquel il faisait bon participer. Il y avait des enfants subjugués partout, des grand-mères en transe, des choristes perplexes mais enjoués et au moins une spectatrice dansante: partout où vous posiez les yeux, quelqu'un s'émerveillait... La performance débuta à 3h33 précises (numérologie si chère à Boudreault) et dura près d'une heure. Je ne suis pas ésotérique, mais je me contenterai de dire ceci: en sortant du concert, j'étais encore plus convaincu des qualités thérapeutiques -autant moralement que physiquement- que génèrent certains types de musique.

Une première réinterprétation de l'oeuvre avait eu lieu en 1997 et fut publiée en 2000 sur les disques ATMA (ACD 2 2251). Depuis, l'interprétation originale de 1970 (Mantra) fut incluse à la réédition officielle des premières oeuvres de Terry Riley, Reed Streams, en guise de matériel boni. En suivant ces hyperliens, vous pourrez lire l'histoire complète de cette oeuvre et comprendre les motivations de Boudreau et de ses anciens comparses Infoniaques.





jeudi, février 19, 2009

Salade de Fruits - Salade de Fruits (1983; Bofort BF-3001)

** J'ai été surpris de recevoir plusieurs courriels me demandant de remettre en ligne ce titre proposé dans les premiers jours de ce blog! À la demande générale, le revoici. Régalez-vous! **

Salade de Fruits c'est la réponse Québécoise aux albums de reprises populaires pour enfants (retenons les Mini-Pops par exemple). L'album, enregistré aux Studios Saint-Charles de Longueuil, vous dresse un copieux menu de reprises francophones (L'Oeil du Tigre, [Larmes de] Métal, Pied de Poule, Da Da Da, etc.), cette fois-ci sans voix prépubères.

En guise de trou normand, la face B de l'album vous réserve un hymne éponyme original. Comme thème, vous ne trouverez plus intègre: les paroles se résument au titre sussuré inlassablement sur un air pop-rock new wave. Le chanteur, les lèvres soudées à son micro, vous hypnotisera de son timbre cochon à souhait. Celle-là -soyez avertis!- ne vous quittera pas de sitôt; vous l'entonnerez encore la semaine prochaine...

Vincent Deslauriers, tu ornais la pochette vêtu de tes commandites chez la Boutique Jacob et Steeve's Music. Que deviens-tu?





Jean Fortier - Première Partie:
Le Catalogue Gamma, Barclay & Columbia


Entre 1963 et 1968, Les Cailloux (Jean-Pierre Goulet, Robert Jourdain, Jean Fortier, Yves Lapierre) s'imposèrent comme l'ultime groupe folk Québécois, alliant leurs influences roots internationales aux rythmes du Kingston Trio et de la vague folk alors déferlante. Véritables embassadeurs culturels, ils ouvriront pour Pauline Julien comme pour Buffy Sainte-Marie, se produiront à l'Olympia en 1967 avant d'entreprendre une tournée des bases militaires canadiennes en Europe, Afrique & Asie. (Dictionnaire de la musique populaire au Québéc 1955-1992). Leur énergie et leur assurance sur scène leur assureront un contrat pour leur propre série à Radio-Canada (1966-1968). À leur dissolution en 1968, Yves Lapierre optera avec brio pour le métier d'arrangeur (Léveillée, Charlebois, Jean Lapointe) alors qu'un autre diamant brut émergeait des Cailloux. Après 38 ans de silence, il me semblait pertinent de rendre enfin hommage à la courte carrière du jeune musicien Jean Fortier, lui qui décédait prématurément en 1971, tout au plus quelques semaines après la publication de son unique album.




Spectacle à l'Olympia, 1967; Fortier est à l'extrême droite.
(Michèle Maillé; Blow Up des grands de la chanson au Québec; Ed. de l'Homme, 1969)

Les Cailloux étaient des artistes sur scène pour soutenir le RIN dirigé par le fougueux Pierre Bourgault lors de son spectacle bénifice de mars 1965. Aux côtés de Claude Gauthier, Renée Claude, Jean-Guy Moreau et plusieurs autres, ils témoignaient de la complicité croissante du renouveau politique aux activités artistiques en province. Fortier se démarquait déjà au sein de ses comparses rocailleux. On l'aperçut brièvement au sein du groupe fictif Les Tiqueclaques, interprétant divers succès des Beatles pour meubler quelques scènes du film de Jean Pierre Lefebvre, Patricia et Jean Baptiste (1966). Il pousserait l'audace en devenant le premier de son groupe à graver un simple en solo pour Capitol en 1967, Moneyville (20 Black) / Mariette (aussi publié sur Gamma, 1968). La candeur singulière de Fortier alimente un son folk riche, pop et juste assez risqué sous les habiles arrangements de Paul de Margerie. Moneyville sidère par son propos, aussi actuel à l'époque qu'aujourd'hui, où l'appât du gain et la spéculation anime la quête du bonheur de ses habitants. Fin cynique, Fortier s'imprègne de la fougue de Brel (qu'il avait croisé la même année sur le plateau de Jeunesse Oblige), affiche son profile le plus sombre et mise tout sur le 20 noir:

Pour gagner beaucoup d'argent, j'investi beaucoup d'argent, je spécule jour et nuit à Moneyville.
Je spécule tant et tant que je fais beaucoup d'argent; l'argent c'est les enfants de Moneyville.

Demain j'aurai ma maison, des bagnoles, du vison à offir aux femmes de Moneyville.

Demain j'aurai des valets qui ne parlerons qu'anglais; on ne parle qu'anglais à Moneyville.




Sa face B, Mariette, est plus naive et pop-la-vie!, dévoilant un aspect frivole du chansonnier qui se répètera sur son prochain simple. Celui-ci annonce l'arrivée de l'arrangeur Franck Dervieux, ce futur session man de Ferland (le clavieriste de Jaune, c'est lui), reconnu pour ses riches arrangements et son flair pour s'entourer de musiciens de talents. À ce sujet, son dramatique album Dimension M en compagnie de Contraction/Toubadou est chaudement recommandé. Pour deux oiseaux (1968; Barclay B60044) offre une mélodie plutôt banale qui pourtant séduit par son accompagnement de cithare; totalement dans l'air du temps, son timbre grinçant n'est pas sans rappeler celui entendu sur 50 000 000 d'hommes de Charlebois. Plus groovy, Petit-Jean-la-calamité bénéficie d'un accompagnement de cordes bien graves, de clavecin et d'une ronde ligne de basse. Encore ici, la trame narrative est pimentée à l'humour noir: Petit-Jean s'installe en ville et s'empresse de prévenir les gens de ses réactions décidément funestes lorsque défié. Calamité pas à moitié!

Mon nom n'vous dira rien, mais du plomb dans les dents, ça peut pas s'oublier
J'fais pas du barratin, c'est pas mon élément. J'aime mieux défoncer!

Cachez bien vos femmes et vos enfants! Et ne provoquez pas Petit-Jean, ça pourrait chauffer! [...]

Je veux mourir merveilleusement, baignant dans une marre de sang, baignant dans une marre de sang
, baignant dans une marre de sang...
C'est peu demandé pour Petit-Jean-la-calamité.




Toujours en compagnie de Dervieux, Fortier forge sa nouvelle tengeante musicale en enregistrant le premier simple autour duquel sera élaboré son unique album éponyme. À la recherche d'un public plus diversifié, le 45 On vend du vend / Au grand jour (Columbia C4-7093) sera aussi enregistré et publié en anglais sous le titre Sellin' Sunshine / On my mind (Columbia C4-2905) en 1969.


Télé Radio Monde, juin 1969.

Accompagné du Montréal Pop (musiciens indéterminés), le simple est cosigné d'un certain Laferrière. Serait-ce Yves Laferrière, le bassiste du groupe Contraction qui accompagnerait plus tard Dervieux sur son unique album? Peut-être.Tenez...tant qu'à spéculer des musiciens gravitant autour de Fortier, soulignons l'implication d'un jeune Serge Chapleau à la batterie sur certains de ces premiers simples (mais lesquels? Quelqu'un sait?).








On vend du vent
/ Sellin' Sunshine est une salve explosive de rock n' soul qui vous coupera littéralement le souffle! Au coeur de l'ouragan, Fortier démontre sa prédilection pour l'autoréférence et la proximité de ses sujets, renforçant l'image qu'on se fait de son groupe, décidément tissé serré. Un bassiste inépuisable, des cuivres tonitruants, un fuzz wha-wha dément: le chansonnier comprit rapidement que pour tourner le dos au son des Cailloux, ça prend du 220V ou ben donc, ça vaut rien! Il est conscient qu'il mitigera son public, mais ce n'est pas une raison pour ne pas le faire sans fracas.

Si ça rapporte pas, en tout cas ça swing en grand!
Mais comme disait Sinatra, «ça peut dev'nir un maudit bon placement!»

C'est beau quand la basse se met à groover, quand Buddy se met à tapocher.

C'est beau quand tes hanches font le ballant.

On est pas comme qui dirait une gang de méchants! On vend du vent!




La traduction est efficace, la finesse des ritournelles jouales résonne tout autant dans le jargon rock n' roll de Sellin' Sunshine. Le mix de cette version anglophone se distingue de celui de On vend du vent ; plus franc et moins aérien, il permet néanmoins d'apprécier encore plus les notes corrosives de la guitare fuzzée. En face B, Au grand jour devient On my mind. Sur cette ballade éthérée, Fortier exprime ses pulsions amoureuses sans pudeur et construit son interprétation sur un crescendo planant qui tire maladroitement, mais malgré tout, profit de la traduction.

It's no use anymore.

I quit keeping the score, once every sleepless night.

Now you fall just like rain on my mind, on my mind.

You turn me up, you bought your time on my mind...


En 1969, cinq ans après avoir fait la première partie du spectacle de Pauline Julien en compagnie des Cailloux, Fortier lui composait la chanson Exil avant de se concentrer enfin sur son ambitieux premier album pop, au carrefour d'influences soul et rock. Une histoire à suivre dans le prochain article...


First part of a serie reuniting all of Jean Fortier's scarce recordings. Former guitarist and singer with the popular folk band Les Cailloux, Fortier broke out of his rootsy shell in 1967 and embarked on a serie of great pop-rock 45 with some psych moves. Moneyville (20 Black) is a cynic tale with a economic theme that's still acurate: greed and speculators! Fortier delivers a dramatic performance (think Jacques Brel). Pour deux oiseaux (For two birds) features the work of well-known arranger Franck Dervieux (Dimension M) who adds a little bit of sitar here and there. It's B-side is rockier, with harpsichord and a nice bass line; it depicts the story of Petit-Jean, a ficitional known-murderer who doesn't like to be pushed around. Dark humor is Fortier's game and he plays fair. His last non-album 45 is the explosive Sellin' Sunshine, an english rendition of his own song, on vend du vend. Both these french and english 45 were released at the same time and were cowritten by "Laferrière". Could it be Yves Laferrière, future bassist for Contraction and Dervieux's own album (Dimension M; 1972)? Could be... Next stop, we take a look at Fortier's sole eponymous album from 1970.


Télécharger ces quatre simples / Download all four 45 :

Jean Fortier - Simples Gamma, Barclay & Columbia

mercredi, février 18, 2009









On parle de nous!


Dans le cadre de son émission du 17 février sur la Première Chaine de Radio-Canada, Christianne Charette recevait Robert Thérien (auteur du Dictionnaire de la musique populaire au Québec 1955-1992) et le journaliste Jean-Christophe Laurence afin de revenir sur un récent article de ce dernier dans La Presse. Les nombreuses réponses à l'article intitulé «Rééditez ces disques!» témoignent décidément de l'intérêt populaire à réentendre un jour les catalogues complets de Claude Léveillée, Ginette Reno, Les Cyniques, Les Jérolas et des artistes rock négligés tels Vos Voisins ou Aut'Chose. L'entrevue aborde les rétissences des majors de l'industrie qui depuis des années ne souhaitent pas s'investir dans ces projets trop peu lucratifs... à leur avis. En conclusion, Laurence ne manque pas de souligner le rôle des blogueurs qui comme Babette's Feast, Tête Carrée, Psyquébélique, Vente de Garage et votre humble serviteur, diffusent et revalorisent le catalogue Québécois de ces artistes...pas si oubliés que ça finalement. Chacun propose une discographie qui mérite votre visite!


Écoutez l'entrevue.

lundi, février 16, 2009


Claire Lepage - Le magazine de La Presse
(février 1967)

Voici le survol de la carrière naissante de la révélation pop de 1966 (selon Méritas) proposé par le Magazine du quotidien La Presse. Comme le disque de Claire Lepage & Compagnie semble être un favori des lecteurs de Patrimoine PQ, j'ai pensé que vous apprécieriez ces photos inédites depuis leur publication originale. D'autres périodiques numérisés suivront ultérieurement, au gré de mes découvertes! Si vous aviez d'autres documents d'archives pertinents ou des critiques originales des albums mentionnés sur ce blog et souhaitiez les partager, n'hésitez pas à m'en faire part.

Parlant de Claire Lepage & Compagnie, nous sommes toujours à la recherche de Richard Patry (batteur de la Compagnie, membre du groupe Le Match). N'hésitez pas à me recontacter à cette adresse M. Patry; plusieurs musiciens et amis voudraient rependre contact avec vous!










The singin' doll! As Claire Lepage seems to be a favorite amongst our readers, I tought I'd scan some rare photos
I discovered this week-end of this sweet rocker. In february 1967, La Presse (Montreal newspaper) ran a profile on her, a few months after she won a Meritas for her rendition of Bang-Bang. I'll try and post some more as soon as I discover some more period...periodicals.

dimanche, décembre 14, 2008

Les Choeurs de Raymond Berthiaume - Plein choeur sur les Bel Canto (1969; Barclay 80060)









Lorsqu'il fallait pondre un tube original, Dany Bolduc & René Letarte n'hésitaient pas à se démarquer des groupes pastichés en imposant leurs mélodies simples et audacieuses sur les palmarès Québécois. Les deux principaux compositeurs des Bel canto avaient du flair pour pondre des hits d'envergure internationale (Découragé, Quand reviendras-tu, Coui Coui, Olé le Matador). Sous la tutelle de leur gérant, Jean Beaulne des Baronets, ces fiers titulaires du Méritas du meilleur groupe au Festival du disque en 1969 se produieront même en Europe (enregistrant un simple aux studios EMI de Londres en passant) et à l'Exposition Internationale d'Osaka au Japon en 1970. Lisez leur courte biographie sur le site de René d'Antoine (anciennement René Letarte) ou préférablement l'article proposé par Québec Info Musique.


Publié au zénith de cette formation qui progressivement se mutait en Les Kanto/Bel Kanto, Plein choeur sur les Bel Canto offrait de revisiter le catalogue du prolifique groupe en lui insuflant une nouvelle intensité, gracieuseté des choeurs de Raymond Berthiaume. Depuis ses débuts sur disque, ce chanteur de charme aux accents jazzés affectionnait en effet les orchestrations étoffées et les choeurs savamment calibrés. Les voici maintenant s'adaptant aux rythmes d'un house band aussi anonyme que tight, sous la supervision de l'arrangeur Yves Vincent (arrangeur/producteur pour les labels dont Avril et Trans-World Canada) et du directeur artisitque Yves Martin (déjà producteur des Bel Canto et des Contretemps pour ne nommer que ceux-ci). Comme ces deux noms se sont frottés à de nombreux artistes durant les années 60, j'en appelle à vos connaissances; énumérez ceux qui vous viennent à l'esprit en laissant un commentaire. Je sens que cette liste sera longue...

Revenons à la musique... Il ne faudrait pas pour autant cataloguer cet album comme une simple adaptation pour chants choraux. Plusieurs seraient déjà rebutés par cette catégorie souvent jugée trop pastorale et habituellement réservée aux productions religieuses plus éthérées. Or, cet exercice de style se révèle être plutôt inventif, offrant des harmonies complexes et soignées et des choeurs réduits (on ne parle pas d'une chorale de plusieurs dizaines de membres) qui n'encimentent pas les titres originaux. L'ensemble est plutôt frivole et propose des versions aux vibrations typiques du sunshine pop californien, rappelant par moments le son des productions de Curt Boettcher (The Ballroom, Sagitarius, The Collage). Sans trop remixer les orginaux, les reprises de Achète un billet, Olé le Matador, Coui Coui ou Bonsoir, à demain sont particulièrement vibrantes par leur enrobage de cuivres, cordes, clavecin, vibraphone et basse grondante. Les choeurs font preuve de souplesse en augmentant le penchant dramatique de ces titres, sans négliger de délicates vocalises ça et là. Les fans du Free Design craqueront pour la charmante Petite fille, je t'aime (tendre et baroque) ou Y'a tant de temps (foissonnante). Les instrumentations de Vincent sont aventureuses et pimentent habilement le registre des Bel Canto; écoutez le jumelage de la basse fuzzée, d'une guitare quasi percussive et d'un orgue imposant sur Quand reviendras-tu pour vous en convaincre. Soudainement, ce hit ne nous semble plus si mielleux...

Si le Québec a produit plus que sa part d'albums d'exploitation ou «d'hommage à», Plein choeur... semble se distinguer en quelques points. Visiblement commandé par Barclay pour rassembler deux de ses talents, ce disque est l'un des rares coups-de-chapeau spécifique à un groupe Québécois. Alors que la génération yéyé s'imposait sur les palmarès par ses nombreuses reprises, il est ironique de constater que l'inverse demeurait si...sous-exploité. Laissez votre commentaire!




Téléchargez l'album complet / Download the complete album :

Les Choeurs de Raymond Berthiaume -Plein choeur sur les Bel Canto (1969; Barclay 80060)

samedi, novembre 15, 2008

Les Purple Haze: Nouvelles Informations!!

Concluons notre saga sur les productions de Yvon Bonneville en précisant le parcours de ses prospects sur Memphis Sound, Les Purple Haze. Voici les précisions de Nim Capra mieux connu sous le nom de Gilles Chartier, guitariste du groupe.

Nous étions un groupe de francophones, trois d'entre nous étaient de Laval en compagnie d'un Montréalais (R. Dupuis). Les noms affichés sur le simple sont des noms de plume que nous avions choisis pour la forme, parce que c'était à la mode si je me souviens. Quand même, une drôle d'idée avec laquelle je n'étais pas tout à fait en accord.
The old Man fut composé et chanté par Richard Dupuis. Love Is Fine fut composé par le groupe (le riff et les back vocals sont de moi) et chanté par Richard Millette.

Affiche promotionnelle du groupe, 1967.
Pierre Poitras, Gilles Chartier, Rocky (?), Philippe Bourgie & Richard Dupuis (de gauche à droite).

Richard Graves = Richard Dupuis (guitare solo et créateur du groupe)

Richard Tucker = Richard Millette (guitare basse)

Peter Hopkins = Pierre Poitras (batterie)

Nim Capra = Gilles Chartier (rhythm guitar)


Ce poster montre le groupe à ses débuts. Plusieurs se sont greffés mais plusieurs se sont désistés. Le band a été a son meilleur avec Richard Dupuis, Robert Guiristante, Richard Millette et moi-même. Malheureusement, aucun enregistrement n'a été produit durant cette époque. Nous étions trop souvent en spectacle et , faute de jeunesse, n'avions pas pensés à faire des prises de son sur tape à cette époque. Je dois vous avouer , en toute humilité, que nous étions un des meilleurs band à cette époque. Du vrai Cream, du vrai Hendrix, du vrai John Mayall and the Blues Breaker! Les gens ne dansaient plus devant nos prestations, ils écoutaient bouche-bée. Nous avons été les premiers à produire un show live avec un stroboscope! Certaines subtances illégales parfumaient la salle aussi... J'en parle et j'en ai encore des frissons.

Pas très longtemps après le 45 trs, nous avons opté pour un meilleur batteur, Robert Guiristante, ancien du groupe Les Georgia.
J'ai aussi joué sur la chanson Poupé de chiffon (de François Vaillant;1972) qui fut donneé par la suite à Michel Pilon. Sur ce 45, Pierre Bertrand (de Beau Dommage) joue de la basse.

Aujourd'hui, Chartier participe au groupe Les Beaux Rocks (voir extrait vidéo précédent) en compagnie de Claude Sirois (anciennement de Équipe 79) et Guiristante. Leur nostalgie trouve un ton plutôt juste, leur évidente passion musicale charme; allez visionner leur cover de Golden Girl des Rabbles en direct du Centre de la Nature de Laval! Le site de Sirois offre des détails intéressants à propos de la courte carrière de l'Équipe 79, de l'écriture de leur 45 et partage quelques rares photographies. Allez lire le défi qu'ils ont lancé aux Sinners et aux Lutins dans un article d'Écho-Vedette!



Merci M. Chartier de nous permis de conclure en beauté sur ce premier dossier thématique; nous attendrons votre site Web!

jeudi, novembre 13, 2008

The Purple Haze - Nouvelles Informations!

J'ai récemment reçu des nouvelles de Nim Capra, guitariste du Purple Haze. Je publierai sous peu les précieuses informations et photo qu'il m'a transmis. Entre temps, j'ai découvert par l'entremise de ce dernier les récentes oeuvres de Robert Guiristante (second batteur du Purple Haze, comme vous le lirez sous peu..)qui, en compagnie de 3 autres musiciens, joue toujours dans un groupe garage-psychédélique proposant des covers stupéfiants (Pretty things, The Rabble) et des compositions étonnantes comme celle-ci. Ça rocke!!!



Qui a dit qu'il ne se passait plus rien à Laval?

dimanche, novembre 09, 2008




À la rencontre des Frères Bonneville
Seconde partie:
The Purple Haze


Suivant la publication de son unique simple, Yvon Bonneville fonde et opère brièvement son propre label en 1967. The Memphis Sound (second clin d'oeil au King) n'aurait en fait publié que cet unique 45 et, bien que libellé 4002, aucun titre selon Lucien Bonenville ne précédait le simple du Purple Haze. Expression de l'underground, cette «brume pourpre» fut popularisée simultanément par Jimi Hendrix (Top 10 UK, mars 1967) et l'acide (LSD) du même nom mijotée par le sonorisateur/chimiste/mystique Owsley Stanley sur la côte ouest des États-Unis. Surfant sur ses effluves lysergiques, la contre-culture rejoint subitement la masse cette année et électrifie sans crier garde la scène montréalaise, de ses boîtes à chansons aux happenings présentés à l'Exposition Internationale.

Affiche promotionnelle du groupe, 1967.

Nous n'avons que peu d'information concernant les membres du groupe, mais Yvon Bonneville (producteur) souligne qu'ils étaient tous francophones. Par sa production, ce dernier inscrivait une certaine cassure par rapport à son simple pour Disques Monde: l'ambiance est maintenant plus saxonne et moins ancrée dans le son typique de la scène Québécoise de l'époque. Comme chez Charlebois, Les Sinners ou les Kantos, en choisissant de chanter en anglais, ces artistes Québécois tentaient à la fois de s'ouvrir au monde (géographiquement en s'américanisant; culturellement, suivant l'invasion britannique) tout en abandonnant quelques stigmates culturels au passage. De ce choix, force est d'admettre que plusieurs groupes s'investissèrent ainsi d'une liberté accrue pour produire des simples plus avant-gardistes, risqués et parfois définitivement plus fidèles à leurs aspirations.





C'est le cas de l'époustouflante Love is fine. Bien que reléguée en face B, ce titre upbeat mérite d'être redécouvert comme une des perles garage Québécoises parmi nos plus incisives. Signé par R. Graves, R. Turker, P. Hopkins & Nim Capra, il s'agirait vraisemblablement d'un titre original. À grands coups de tambourin, vous aurez droit à un rock nerveux à la judicieuse croisée du garage et du psychédélique qui n'est pas sans rappeler le son du Plastic Cloud ou même des Amboy Dukes. On y découvre un guitariste talentueux en pleine ascension cosmique, noyé dans un son propre fuzz! Freak Out! À l'opposé de cette déflagration, The old man (R. Graves), se présente comme une marche sobrement orchestrée avec une déclinaison british plutôt feutrée. L'histoire de vieil homme s'accrochant à ses derniers instants rejoint dans sa structure dépouillée aux choeurs délicats quelques-unes des chansons tardives du groupe The Collectors. La production demeure au premier degré et aurait gagné à complexifier les arrangements; malgré tout cette face A se démarque en n'étant pas si facilement cataloguée comme ballade, rock ou autre. Commercialement, c'est plutôt risqué comme simple pour 1967: saluons l'audace!

Avez-vous fait partie du groupe The Purple Haze? Entrez en contact avec moi et partagez vos précieux témoignages avec nous. Je tiens à remercier à nouveau Lucien & Yvon Bonneville pour leur ouverture et leur générosité. Preuve de son intérêt toujours marqué pour la scène Québécoise des années 60, Lucien Bonneville m'achemina cette semaine quelques rares photographies des artistes représentés par l'Agence le P.G. de Granby. On y retrouve entre autres Bob (sans les Damiks) ainsi que les mythiques Moribonds! Ça vaut certainement un commentaire de votre part!



Téléchargez le catalogue complet / Download the complete catalog:

Bob & les Damiks, Yvon Bonneville & The Purple Haze
(Disques Monde & Memphis Sound, 1966-1967)

dimanche, novembre 02, 2008

À la rencontre des Frères Bonneville
1re partie: les Disques Monde

Entre blogueurs, nous avons souvent échangé depuis quelques mois au sujet du catalogue de l'étiquette Disques Monde. Ce minuscule label ne publia qu'une vingtaine de 45 tours ainsi que 2 albums, mais s'imposa néanmoins par son écurie écclectique de groupes garage: Les Différents, Les Standells, Les Moribonds, le Baron Phillipe de Notre-Dame et même le burlesque Gérard Nono Deslauriers y enregistrèrent leur rare (et souvent unique) lègue à la postérité. À la suite de ces récents articles, j'eut le plaisir de correspondre avec Lucien Bonneville, guitariste et frère de Yvon Bonneville ayant endisqué un 45 tours pour cette même étiquette. Les prochaines références seront donc tirées de leurs témoignages.

Yvon Bonneville - Ça fait mal / Monsieur Jean (1967; Disques Monde 867)

À leurs débuts, Les frères Bonneville cimentent leur son, comme tant d'autres artistes, en spectacle en sillonnant les sous-sols d'églises et les gymnases d'écoles de Montréal. Une fois majeurs, ils purent rejoindre un plus large public dans des clubs locaux (Le Café Rainbow; le Rialto et le Montmartre sur Saint-Laurent, l'Étoile de l'Est sur Ontario). C'est justement au Rainbow qu'ils feront la rencontre de Douglas Thompson (un très bon musicien, un artiste de couleur et aveugle) , alors organiste-maison de ce club. Il aura tôt fait de les rejoindre aux Studios RCA Victor pour graver l'unique simple de Yvon Bonneville. En plus de ce dernier, le groupe était alors composé de Lucien Bonneville (lead guitare), Jimmy Dabaté Jr (guitare rythmique), Loris Mangano (basse), Clément Landry (batterie) & Douglas Thompson (orgue). La musique fut enregistrée le 1er septembre 1967, les voix le 6 septembre. Le disque fut lancé le 2 octobre. Ken Ayoub (Les Différents) et Gilles Brown assurèrent la production, assistés de Lionel Parent (technicien).
Yvon Bonneville, Lucien Bonneville (guitare).

Le chanteur laissait transparaître ses multiples influences rock glanées dans les clubs de Montréal. Celui qui affichait autrefois une coiffure à la Jerry Lee Lewis démontrait toujours son penchant pour Elvis, reprenant en face A le tube It hurts me, rendu célèbre par le King en 1964. Cette ballade typique, soutenue d'un orgue et de choeurs timides, laisse beaucoup d'air au chanteur qui peine par moments à combler l'espace. Sous ces rythmes plus retenus, un Bonneville fougueux se vautrait en attendant d'exploser sur la face B.

Le courant passe au 220V sur Monsieur Jean qui, bien que créditée à Yvon Bonneville, se révèle être le parfait hybride de 2 titres beat-garage: Farmer John (du groupe The Premiers, compilé sur l'essentiel Nuggets) & Shout (des Isley Brothers). L'influence des Wailers est ressentie dès les premières notes sur cet high energy rock n' roll primal et déjanté, idéal pour réchauffer n'importe quel sous-sol d'église. Des guitares nerveuses et un solo explosif, une basse dans le tapis et un batteur frénétique accompagnent un chanteur définitivement plus en contrôle. Un parfum de nitroglycérine enveloppe la finale, .brève et convulsive! Curieusement, c'est à nouveau cette face B qui aurait gagné à être lancée comme simple. Le groupe semblait d'accord avec cet énoncé puisqu'il choisit Monsieur Jean pour son unique prestation télévisée en 1967, à l'émission Bonsoir Copains (CHLT).


Bob et les Damiks - Dans cette ville / Diane (1966; Disques Monde 860)

Au moment de signer pour les Disques Monde, les frères Bonneville appuyèrent une autre production en cours: Bob & les Damiks. Sans néanmoins contredire la fiche technique proposée par Léo Roy dans La merveilleuse époque des groupes Québécois des années 60, le témoignage privilégié de Lucien Bonneville apporte une certaine nuance quant à la composition du groupe. Il précise: J'ai lu et entendu plusieurs infos érronées sur les noms des musiciens. Voici les noms de ceux qui ont effectivement joué sur ce 45 tours: Robert «Bob» Dadario (chanteur), Lucien Bonneville (guitare), Armand Proulx (batterie), Régent Ricard (basse) & Jean Louis St Cyr (orgue). Exit donc Johnny Côté et Jean-Louis Talbot...

Bien que cet unique et rare simple n'obtienne pas la faveur des palmarès, le groupe pourra néanmoins le casser à l'émission Bonsoir Copains (CHLT; avec Jean Malo) en 1967. Dans cette ville (bonne reprise de We gotta get out of this place de Eric Burdon & the Animals) bénéficie d'une ronde ligne de basse qui soutient une guitare et un orgue judicieusement amplifiés comparativement à l'original. Si Bob sussure ses couplets, il sait rapidement insufler l'énergie nécessaire à ce refrain culte. Tassez-vous de d'là! Diane, la face B, est une composition de Bob Dadario dans le style ballade. Rassurez-vous! Sous les choeurs éthérés des Damiks, le chanteur n'hésite pas à sortir ses tripes sans négliger son français parlé, ralentissant le débit jusqu'à l'obligatoire monologue qui ferait craquer cette Diane qu'il convoite tant.

Témoins d'une transition culturelle fulgurante, Yvon & Lucien Bonneville participeraient ultimement à un autre enregistrement en 1967 sous le pseudonyme psychédélique The Purple Haze. Ne manquez donc pas dans les prochains jours la seconde partie de ces témoignages. Merci à Lucien Bonneville pour sa générosité. Je vous invite à laisser un commentaire à l'attention des frères Bonneville; tous vos courriels leurs seront directement acheminés.

Rare glimpse inside Yvon Bonneville's works through the recollections of his brother and fellow guitarist Lucien Bonneville. The Bonneville bros. published only one 45 on the cult label Disques Monde, the infamous garage-stomp hit Monsieur Jean, an hybrid cover of the Premiers "Farmer John" and Isley Bros. "Shout!". Turns out they also worked with label mates Bob & les Damiks and played on their sole and obscure 45 wich included a sweet reprise of The Animal's We gotta get out of this place as well as an original ballad (Diane). Don't miss the second part of this special as we'll have a look at their last 1967 psychedelic production, sung in english, under the name The Purple Haze. Please leave a comment.